25 octobre 2020
Classics

The Blues Brothers : Et Dieu créa la flamme !

Par Pierre Tognetti


Je dédie cet article consacré au film "The Blues Brothers", qui fête ses 40 ans, à cet acteur incroyable, ainsi qu'à mon compagnon de premier visionnage, « qui deviendra mon meilleur ami », et disparu lui aussi, en 2017...


Un comédien au physique élancé, enfile un costume noir deux pièces qu’il vient de choisir dans un vaste dressing. Devant un miroir, méticuleusement, il ajuste une cravate noire, fine et classe, sur une chemise d’un blanc immaculé. A son poignet, une montre Timex et sur sa tête un chapeau noir légèrement incliné. Une paire de Ray ban, modèle 5022-G15, noires elles aussi, parachèvent l’ajustement.  Au même moment, dans la loge d’à côté, un autre comédien, plus petit mais de corpulence massive, extirpe en bougonnant le même accoutrement d’un vestiaire. Ses gestes sont plus nerveux et presque maladroits, comme en témoigne sa chemise mal fagotée sur une petite bedaine. En dehors d’un rituel moins soigneux, il se distingue également par le choix d’un chapeau de couleur marron, grossièrement enfoncé sur son gros crâne. Malgré un certain manque de coordination dans ces séances d’habillage, le dress code est (presque) parfait pour donner aux deux personnages une allure générale soignée. Suffisamment, comme ils l’espèrent, pour tromper l’assistance en masquant leur folie intérieure, à la manière du grand et très controversé comique Lenny Bruce, roi de la scène New-yorkaise des années 60 et père fondateur du stand-up. Car c’est bien sur une scène que les deux comédiens vont se donner en direct et sur un plateau de télévision, après avoir été annoncés face caméra par le pianiste d’un groupe : « Venus de Chicago, voici Jake et Elwood, son frère muet. Mesdames et messieurs : les Blues Brothers ! »

Nous sommes le 22 avril 1978, dans les studios NBC. Cette émission, qui depuis son lancement il y a trois ans explose tous les records d’audience, c’est le "Saturday Night Live". Il est un peu plus de 22 heures 30 quand surgissent, sous les projecteurs des studios, ces deux personnages, la démarche aussi tranquille que synchrone. D’abords silencieux et immobiles l’espace de quelques secondes, le premier qui s’avance pour attraper le micro c’est l’homme au chapeau marron. Son compère se décale légèrement sur sa gauche, avec le même flegme, juste avant que ne résonnent les premières notes de « Hey, Bartender » (titre à l'origine chanté par Laurel Aitken en 1961) et que les planches ne s’enflamment sur une version très débridée. Un véritable incendie scénique allumé par le « petit gros» au chant, la voix roque, emporté par une chorégraphie déjantée à grand renfort de gesticulations nerveuses et désarticulées, au point de finir la chemise dégoulinante de sueur, pendant que le « grand échalas» bat la cadence avec son pied, et fait preuve d’une grande maîtrise technique a l’harmonica. Une démonstration qui s’achève sur un étrange cri primitif du chanteur, avant que les deux hommes ne se figent, les bras croisés, tels deux inquiétants agents du FBI.

Le public et les téléspectateurs exultent devant cette performance, surtout depuis qu’ils ont reconnu John Belushi et Dan Aykroyd, deux figures hystériques (…) du "Saturday Night Live", ou ils y étalent toute leur folie décapante depuis le samedi 9 octobre 75, date de lancement du programme. Impossible d’imaginer que ces drôles d’énergumènes, Jacke (J.Belushi) et Elwood (D.Aykroyd) Blues, viennent de poser une première chaussure en cuir de vache folle sur le tapis rouge qui les mènera à la légende. Un petit pas chassé pour ces hommes, un grand pas pour la postérité! Pour l’instant, seuls les citoyens des États-Unis d’Amérique possédant un téléviseur connaissent leurs existences. La reconnaissance internationale arrivera par le prisme du cinéma, mais il faudra pour cela patienter deux ans de plus…

Pour trouver les premières traces de la genèse du phénomène "Blues Brothers", remontons encore un peu plus loin dans le temps. Inutile pour cela de fantasmer les sièges baquets de la DeLorean DMC-12 bricolée par un doc farfelu, le simili cuir de votre fauteuil RELAX CL150 de chez Ikea suffira. Ne me remerciez pas, de toute façon elle est figée quelque part dans un hangar des studios d’Universal (si, si ! je l’ai vu !). Les petites et grandes histoires naissent très souvent de rencontres fortuites, à la croisée de chemins très éloignés, parfois même géographiquement comme avec ces deux gars, nés sous deux drapeaux différents. L’un qui hésite entre la criminologie, la sociologie et la prêtrise, l’autre à reprendre le restaurant parental ou à devenir footballeur professionnel. Et qui finiront par faire fusionner leurs passions communes du théâtre et de la musique pour devenir les frangins Blues sur un grand écran.

Un mythe bicéphale qui prend donc une de ses deux racines au Canada. C’est là, le 1ᵉʳ juillet 1952, que naquit Dan Aykroyd, Daniel Edward Aykroyd sur les registres de l’état civil. Réenclenchons la marche avant et accélérons un peu pour retrouver le jeune étudiant et membre actif d’une troupe théâtrale de l’université de Carleton. Depuis ses 12 ans, le gamin s’est pris de passion pour la comédie, qu’il développera d’abord au Ottawa Little Théâtre. Un engouement qu’il partagera avec celui de musicien de blues, durant toutes ses années d’études.

Rencontre du troisième type

Son énergie, son sens aiguisé de l’humour et son talent singulier d’imitateur passé maître dans l’art de forcer le trait de ses personnages, le feront taper dans l’œil de Lorne Michaels. Ce producteur et scénariste, canadien comme lui, travaille entre autre avec la chaîne NBC a New York lorsqu’il à l’idée de monter une émission de divertissements hebdomadaire. Il va lui offrir la possibilité, avant la lune, de poser un pied aux Etats-Unis.

Cette terre d’accueil, véritable eldorado pour les artistes, John Adam Belushi, aka John Belushi y vit depuis sa naissance à Chicago, le 24 janvier 1949. Passons sur les photos d’album de sa prime jeunesse et retrouverons le a dix-huit ans dans sa tenue de capitaine de l’équipe de football de son lycée, affublé du surnom de « Belushi le tueur ». Une popularité locale qu’il cultive également derrière la batterie de son groupe de rock « The Ravins ». Cependant, il est surtout la coqueluche de Dan Payne, son professeur de théâtre à la Wheaton Central High School qui ne tarit pas d’éloge à son encontre, fasciné par sa façon de communier avec le public pendant ses sketches, gorgé de blagues et d’imitations.

Porté par un art de l’irrévérence, toujours à la limite coté provoc, mais sans jamais franchir la ligne, il se montre absolument désopilant. Ça tombe bien car malgré certaines prédispositions sportives, et surtout le restaurant de son père dont il est l’héritier tout désigné, ce qu’il veut plus que tout c’est de devenir un GRAND comédien. Une ambition confortée après sa première audition dégotée par son mentor pour une pièce à Chicago. Ce jour-là, il exacerbe son jeu lors des répétitions, modifie les textes et improvise. Embauché avec un contrat de sept semaines, payé 15 dollars de plus que les autres comédiens de la troupe, nous sommes en 1967 et sa carrière est posée sur les rails.

Passons les vitesses et restons focus sur son parcours, car si son futur compère est pour l’instant toujours dans l’ombre, lui va accéder rapidement à la notoriété, amorcée avec sa bande Second City à Chicago. Toutefois, c’est à New York que son destin se joue entre les mains d’un scénariste émérite, producteur pour NBC et surtout rédacteur dans le National Lampoon, célèbre journal humoristique et très satirique n’épargnant ni la religion, ni le sexe, ni la mort. Il souhaite monter une troupe de théâtre qui serait le parfait reflet de l’esprit irrévérencieux et contre-culturel de la génération actuelle. Pour cela il a une idée bien précise : démolir une de ses institutions en l’occurrence celle sacrée du concert de rock. Des sketchs musicaux avec des imitations parodiques de stars seront donc le cœur du show et la mise en scène des comédiens, ses poumons.

L’instigateur de cette pensée, c’est un certain Lorne Michaels. Si vous avez bien suivi, c’est celui qui déniche Dan Aykroyd. Et lorsque vous apprendrez qu’il y rejoindra John Belushi, vous aurez compris que la boucle est presque bouclée. Elle le sera totalement avec le projet suivant, celui d’une émission de télévision. Enfin ! Allez-vous souffler derrière vos écrans: voici les Blues Brothers ! Pas encore rectifierai-je, chers lecteurs intrépides. Pour l’instant restons avec Lemmings, le nom de ce show sarcastique.

La javel de Broadway

Sur les planches d’un music-hall de la célèbre avenue new-yorkaise, Lemmings passe au bac désinfectant et décolorant toutes les légendes et stars de la scène rock du moment, avec en point d’orgue l’imitation désopilante de Joe Cooker que Belushi a déjà rodé dans les théâtres de Chicago. Du coup, c’est surtout pour lui que le public se déplace, ce qui justifie également la place qu’il occupe dans mon papier (petite précision pour retirer de vos pensées que je n’aimerai pas Aykroyd !). Car si la presse écrite n’est pas très tendre avec le spectacle, elle en accorde au gamin de Chicago toute son âme. Tout le gratin du show-biz se mêle à un parterre de jeunes surexcités.

Le show est un triomphe assez bruyant pour résonner au-delà des murs de la ville. Devant ce succès qui ne retombe pas, la troupe, à grand renfort de parodies musicales, commence à secrètement cultiver le rêve de se transformer en un vrai groupe indépendant. Si le sens du rythme est déjà là, la drogue, indissociable de l’esprit rock, est également bien présente. John Belushi, qui dans son adolescence a déjà goûté a quasiment toutes les formes de substances illicites, est déjà dans la peau d’une rock star en découvrant la cocaïne.

Lorne Michaels, en visionnaire, sait qu’il y a un public télévisuel à reconquérir, celui de la seconde partie de la programmation du samedi soir qui est depuis quelques temps le ventre mou de la chaine NBC. Elle est désertée par la jeunesse issue du baby-boom qui, comme pour le cinéma de l’âge d’or Hollywoodien, ne se reconnaît plus dans les programmes vieillissants, les mœurs ayant il est vrai considérablement changés avec les désillusions de l’Américan way of life. Michaels a une autre idée: convaincre les dirigeants de la chaîne de transporter Lemmings à la radio, afin de tester les retours de popularité.

Après les quelques mois de diffusion prometteuse de Radio Hour, avec toujours le National Lampoon à l’écriture, il parvient à faire admettre aux boss de NBC de changer à nouveau de médium. Après les ondes hertziennes, ce seront celles des antennes de télévision. Le concept tient dans un mélange de faux journal, de fausses pubs, entrecoupé d’intermèdes musicaux, avec un invité célèbre différent chaque semaine. Le tout dans cet esprit irrévérencieux et caustique propre a Lemmings. Et pour couronner le tout : en direct ! Si cette dernière idée fut la plus difficile à faire valider, Lorne Michaels gagne son pari avec un premier contrat limité à dix-sept émissions, histoire pour les patrons de limiter les risques de dérapages. Au moment de l’écriture de ce papier, le Saturday Night Live existe toujours… Okey ! Okey ! Et sinon, pour les blues Brothers ?! Calme-toi, impatient lecteur, bientôt…

La (vraie) fièvre du samedi soir

L’émission humoristique est, elle aussi, un immense succès et avec cette plus grande surface d’exposition, elle devient rapidement une des plus populaires de la télévision. Et forcément de John Belushi, tout le monde en parle. À une période ou le cinéma vit sa grande révolution, avec ce même public en quête de nouveaux visages et de nouvelles histoires, le 7ème art va logiquement lui faire de l’œil. C’est le jeune (cherchez pas, à cette époque, les jeunes sont partout!) John Landis, rencontré lors de l’avant-première de son "American Film Sandwich" (1977), qui va lui mettre le pied à l’étrier sur le cheval de la gloire (je sais, c’est beau…). Il va contribuer à en faire LA star incontournable et une sorte de porte étendard d’une jeunesse rebelle. Ce sera "American College" (1977), et le rôle celui de Bluto, un des membres de la confrérie des deltas, parfaitement taillé à sa démesure. Pas vraiment un hasard surtout lorsque l’on apprend que le scénario fut co-écrit par les rédacteurs du national Lampoon.

Dans ce véritable pamphlet jubilatoire sur une jeunesse libertaire, il incarne à la perfection cet électron libre branché sur 220 watt, qui pousse ses collègues à une forme de rébellion contre les institutions de l’enseignement, le tout dans le désordre et le chaos. L’étiquette de culte est rapidement accolée à ce film, dont les batailles de bouffe à la cantine seront très longtemps en vigueur sur les campus universitaires, et la danse de la toge existe toujours. C’est durant le tournage de ce film que Belushi, plus addict que jamais aux drogues dures, découvre un style musical plus vraiment à la mode : le Rhythm’n’Blues. Lui, ce pur et dur enfant du rock, qui aime tant a châtier ce qu’il aime (c’est bien connu), passe son temps à faire péter du vinyle. Harlem Hamfats, Lonnie Johnson, Leroy Carr, Cab Calloway, Count Basie etc. tout ce pan de la culture afro-américaine née dans les années 40 l’envahie au point de décider que ce groupe, qu’il rêve de monter avec certains membres des Lemming, aura cette coloration. C’est donc avec Dan Aykroyd et son harmonica (vous voyez: il est de retour !), déjà fan de la première heure, et entourés de quelques très bons musiciens qu’il lance… The Blues Brothers ! Et ben voilà, empressés lecteurs, ils sont là !

D’abord lancés dans des tournées enfiévrées sur les routes des USA, en parallèle des diffusions hebdomadaires de S.N.L. Un rythme effréné qui voit les dates se succéder, les salles se remplir comme des œufs, et leur premier album se vendre comme du petit pain, au point même de les voir passer dans les charts devant des légendes de la musique. La qualité des musiciens, la notoriété des comédiens de télévision, celle cinématographique de Bluto, auront l’effet d’un booster. Dan et John sont de plus en plus proches, jusqu'à devenir carrément inséparables. S’ils font face à un planning démentiel, c’est ensemble qu’ils vont s’accorder quelques jours de repos. Sur une idée de Aydroyd, ils partent faire une virée en voiture dans le pays, dans des contrées éloignées de New york et chicago.

Histoire de prendre un peu de bon temps et de vérifier l’étendue de leur notoriété. Avec un Belushi bougon, qui ne lâche pas la bouteille et se défonce toujours plus, le road movie ne fut pas vraiment de tout repos, surtout lorsque ce dernier découvre que Bluto et le groupe ne sont pas des stars aux yeux de tout le monde… Mais ce voyage fait naître dans la tête d’Aykroyd l’idée d’une histoire pour un long métrage, qui tournerait autour de leurs deux personnages de scènes qui, transformés en frères blues, veulent remonter leur ancien groupe pour donner un concert de charité. Il n’a pas de mal à convaincre John qui voit là une nouvelle occasion d’arriver à monter d’un cran dans le vedettariat. Le scénario ébauché, dès leur retour ils contactent John Landis qui accepte de le fignoler et surtout de le réaliser. Les studios, face à l’immense notoriété de Belushi et du groupe, foncent sans hésiter. Après les planches théâtrales de Toronto, Chicago et New York, les ondes radiophoniques et télévisuelles de la grande pomme, les scènes musicales du terroir, à présent c’est Los Angeles, la Mecque du cinéma, qui ses portes.

Si les années 70 sont celles de la révolution new hollywoodienne ou tout semble permis, je me demande bien qu’est-ce qu’un film sur le Rhythm’n’blues vient faire dans les salles obscures ? À une époque où, depuis le succès planétaire de "La fièvre du samedi soir" (1977), les dance floors sont lustrées par les chorégraphies extravagantes du disco et que "Grease" (1978) et "Les Seigneurs" (1979) provoquent une grosse flambée de banane chez moi. Durant ma dernière année collège, lorsque je découvre "The Blues Brothers" à sa sortie au cinéma, il y deux choses que j’ignore (entre autre hein ?! Je ne suis pas Einstein!). D’abord que le camarade de classe qui m’accompagne ce mercredi, jour de permission, deviendra mon meilleur ami. Ensuite quelle grammaire cinématographique a bien pu être utilisée pour mettre en scène ce joyeux bordel. Car, au rayon des grands pornawak, on venait assurément de tomber sur une belle pépite avec "The Blues Brothers". C’était il y a quarante ans, mais je n’ai pas oublié nos fous rires pendant toute la séance, prolongés durant le rituel du débat post-film.

On avait certes compris « le principal », mais, en 1980, avec mon cœur de rockeur, pour être Clerc avec vous (…) j’ai jamais su dire « je t’aime »… à "The Blues Brothers". Il faut dire que n’étant pas citoyen étatsunien, il était impossible pour mes potes et moi de comprendre le fond. C’est à partir de 1990, avec l’arrivée de « Les nuls l’émission », les choses commenceront à se décoder (…). Je comprendrais qu’en fait j’avais « simplement » assisté à la retranscription sur un grand écran des émissions américaines télévisées du "Saturday Night Live", ce programme que les joyeux lurons de la bande à Chabat sur Canal + mettront en mode béret et saucisson. Un show de deux heures et demi où "The Blues Brothers" avec lequel, à travers la parfaite complicité entre John Belushi et Dan Aykroyd, les parodies burlesques et les interludes musicaux, l’esprit caustique et si singulier du National Lampoon se trouve réincarné sur la toile.

S.N.L m’était conté

« Le principal », celui qui ne nécessitait pas de posséder un décodeur, c’est ce pitch ou Jake (John Belushi), tout juste sorti de prison et son frère Elwood Blues (Dan Aykroyd), viennent proposer a Sœur Mary Stigmata (Kathleen Freeman) de lui trouver les 5000 dollars nécessaires pour éviter la fermeture de l’orphelinat ou ils ont grandi. La sœur refusant de recevoir de l’argent gagné malhonnêtement, les deux frangins décident, après un « révélation divine », de rassembler leur ancien groupe de Chicago pour donner un concert de charité. Ils partent à la recherche des musiciens, dans le but de recueillir cet argent… honnêtement !

A partir de cette trame minimaliste imaginée par Dan Aykroyd, avec la mise en scène extatique de John Landis, c’est le grand défouloir avec "The Blues Brothers" et surtout une sacrée partie de renfort musculaire pour nos abdos et nos zygomatiques d’ados acnéiques. Et ce dès la première scène où le prisonnier matricule 7474505, après avoir traversé une prison encadré par deux geôliers se présente sans sortir un mot face à un autre maton pour faire l’inventaire de ses affaires qu’il doit récupérer avant de retrouver sa liberté. Une intro pré-générique, ou Elwood vient récupérer Jacke à sa sortie de l’établissement pénitentiaire, et qui nous impose une sorte de faux rythme, sans musique, coolesque en diable. Ce sera le dernier… A partir de la Dodge Monaco 74 (rachetée à la police !), et sur les notes dynamiques de She Caught The Katy, Landis lâche ses deux énergumènes au-dessus d’un pont de Chicago ouvert en deux. Rien, ni personne, n’arrêtera dans leur course folle ces deux fauves en liberté…conditionnelle. C’est parti pour 130 minutes rocambolesques, bondées de gags hilarants, de répliques mordantes, de cascades époustouflantes, entrecoupés de clins d’œil cocasses, de danses endiablées sous les airs des plus grands morceaux de la culture musicale populaire américaine ou de titres sortis du répertoire du Blues Brothers Band.

Dans l’incroyable scène à l’orphelinat, on retrouve les deux frangins calés comme des enfants pas sages sous leurs pupitres d’écoliers, se faisant corriger à coup de règle par la « pingouine ». Les manifestations surnaturelles avec la sœur suspendue en l’air, cette porte qui claque seule au bout d’un interminable escalier, dans une ambiance très orientée "L’Exorciste", calque avec l’esprit parodico-satirique du S.N.L. Ce type de saynètes parsèmeront délicieusement "The Blues Brothers" pour lui donner, dans nos yeux d’ados, un peu plus de cette apparence OFNIesque, mais décapante. On peut citer au hasard de celles qui ont fournies les plus gros fous rires dans le débat post première séance, sans hésitation le passage ou Ray Charles, vendeur dans un magasin d’instrument de musique, tire sur un gamin qui tente de lui voler une guitare (il a l’œil…). Ou bien, plus finaud, le caméo de Steven Spielberg, très fan de Belushi et à qui il vient d’offrir un rôle dans « 1941) (1979) en percepteur, lui dont le coté peu dispendieux est déjà très connu dans le milieu. Ou encore ce bar country ou Belushi prend un accent de plouc afin de passer pour des « locaux », avant un mini concert concert sur une scène avec le « Pourquoi ce grillage ? » (Et sa houleuse justification…), avant une reprise vigoureuse du générique instigué par Frankie Laine de la série "Rawhide" (avec le très jeune Clint Eastwood). Sans oublier la fameuse et bidonnante sortie du paquet de Chesterfield par Jake au nez de Tucker Mc Elroy comme « carte de syndicat des musiciens » (celle-là, elle nous fait encore quelques soirées !).

Pourtant, ce ne sont que quelques-uns des casiers d’un véritable film à tiroirs ou chaque passage de "The Blues Brothers" jaillit comme un véritable sketch surprise, entrecoupés de nombreuses pauses musicales. L’ensemble est raccordé par les mésaventures des Frères Blues à la recherche de leur groupe, puis de salles de concerts pour trouver l’argent. Une quête qui s’est transformée, après une apparition divine lors d’un prêche à l’« église baptiste des trois clochers », par une « mission pour le seigneur ». Un signe matérialisé à l’écran par une puissante lumière blanche sur le visage d’un Jake « illuminé » hurlant un bidonnant « Par Jésus et saint Fred Astaire, je l’ai vu », avant de communier avec son frangin et les autres membres de la paroisse dans une première et très athlétique chorégraphie, transcendée par la voix puissante d’un James Brown pasteurisé (…) !

Ce programme a recours au placement de célébrités

Le king of the soul est le premier d’une longue liste de monstres sacrés de la soul et du rythme and blues à apparaître dans le film. C’était probablement la première fois où je découvrais les visages, voire l’existence de Aretha Franklin (ah, cette version pop de « Fever » dans le dinner…), de Ray Charles, Cab Calloway, John Lee Hooker, Luther 'Guitar Jr.' Johnson, James Brown (dieu me pardonne, je n’avais que 15 ans !) etc. Je dois avouer que sous le siège de velours rouge, mes pieds battaient la chamade mais discrètement (ben ouais, j’avais quand même un bomber et une banane à assumer, m… !). Depuis il y a prescription, et c’est la bande originale de film qui tourne le plus sur mes platines.

L’ensemble possède une coloration très 70’s, avec ses cassages de vitrines, ses explosions de bagnoles, notamment dans cette course poursuite homérique qui renvoi sans complexes celles de "French Connection" (1971) et de "Sugarland Express" (1974) au statut de « métrages d’art et d’essai » ! Une scène absolument dantesque au milieu d’un centre commercial, sans renfort C.G.I., « à l’ancienne », à une époque où ça froissait réellement de la tôle. De ce côté-là, on peut dire que John Landis et ses équipes s’en donnent à cœur joie, un peu comme si "The Blues Brothers" devait le dernier représentant d’une époque en passe d’être révolue. Une pompe à essence qui explose, une entrée d’immeuble pulvérisée par un bazooka (!) avant d’être soufflé par une bombe, des Oldsmobile qui finissent dans l’eau d’une rivière ou plantées dans un trottoir etc. A cette époque les cascadeurs sont bien les rois du spectacle, et si "The Blues Brothers" n’ont pas encore trouvé les 5000 dollars, le public en a largement pour son argent. Un réalisateur qui en profite pour remuer le couteau, dans cet esprit Lampoon-esque si corrosif, dans les plaies d’une société américaine, Amérique présentée sous une apparence soudain moins glorieuse. Avec des nazis qui peuvent manifester librement en tenu du IIIème Reich, le groupe des good ole boys en représentants péquenauds des bons gars du sud, une police fascisante, des quartiers ghettoïsés ou les noirs ne se mélangent pas avec les blancs etc.

Du coup, subtil pied de nez, Les "Blues Brothers" hors-la-loi sont les « gentils » en pleine croisade sainte (puisqu’ils ont la bénédiction du seigneur…) et les « méchants » sont à leurs trousses. Le groupe de redneck, une horde de nazis, la police, les forces d’intervention spéciales, l’armée, des snipers, des voitures, des chars, des hélicos etc. Mais aussi, cerise sur le chaos, la redoutable ex-fiancée de Jake plantée le jour du mariage et pour le moins rancunière. Elle apparaît toujours quand on l’attend le moins, pour lui balancer des missiles (le fameux bazooka), de la TNT, ou « juste » un chargeur de balles avec sa kalachnikov. On peut voir là aussi le coté cynique du rôle de Carrie Fisher, alors compagne de Aykroyd à la ville et surtout gentille princesse d’une autre guerre, dans une lointaine galaxie….

Si vous ne le saviez pas avant ce texte, vous auriez compris que "The Blues Brothers" est une comédie déjantée, jonchée de cascades, truffée de gags, et sublimée par un extraordinaire soundtrack pour accompagner des chorégraphies transcendantes. Si la mention de film choral est parfois un peu trop vite employée pour certaines bobines du 7ème art, elle trouve, ici, toute son authenticité. Car, en plus des légendes de la soul et du Rhythm’n’blues, on y croise d’autre figures de la zique américain avec Chaka Khan, Joe Walsh (The eagles, entre autre), Stephen Bishop, Walter Horton etc. sans oublier dans des apparitions plus ou moins subsidiaires des têtes d’acteurs ou de réalisateurs, comme John Candy ( l’officier chargé de s’occuper de la liberté conditionnelle de Jacke), Frank Oz (le maton qui rend ses affaires au matricule 7474505), Charles Napier (le leader des Good ole boys) , Paul Reubens (le futur Pee-Wee Herman), Spielberg bien sûr et même John Landis au volant d’une caisse de flic dans le massacre du centre commercial (mais comme Ray Charles : « il faut avoir l’œil »!). Et j’en oublie, comme la silhouette de Mister T (mais encore comme pour Ray Charles, il faut VRAIMENT « avoir l’œil ») dans la foule rassemblée par le célèbre Boom Boom du légendaire John Lee Hooker. John Landis reconnaîtra à son film une esthétique plutôt austère, répondant ainsi au gotha des critiques de l’époque. Peut-être… Mais peu importe car, bon sang : quel pied ! Le must have des feel good movie à consommer sans modération et à faire découvrir d’urgence a toutes les générations, surtout par les temps maussades que nous traversons…

Toutefois, que serait Les Blues Brothers sans John Belushi et Dan Aykroyd ? Déjà ce papier n’existerait pas et "The Blues Brothers" serait assurément un de ces gros fast-foods, comme on en trouvait servi par plateaux entiers aux drives des cinémas dans ces années-là. Les deux compères, qui fantasmaient de devenir des rock stars à la ville, éclairent les salles obscures de la terre entière avec cet art inégalable de la comédie qu’ils ont rodé pendant des années sur des scènes de théâtre, à la radio et à la télévision. Leur complicité est renversante. Dan Aykroyd dans le rôle du « grand frère », en apparence plus posé et plus calme, est sensé maitrisé son barjot de frangin. Son « Nous sommes en mission pour le seigneur » murmuré une dizaine de fois dans "The Blues Brothers" est à pleurer de justesse comique dans le ton. Et que dire de son fameux trépignement avec ses grandes échasses lorsque le démon de la musique monte en lui, le faux sage !

Belushi est un parfait bad boy dans "The Blues Brothers" et, en véritable bombe à retardement, il parvient par saccades régulières à faire exploser l’immensité de son talent et que s’agite frénétiquement tout un pan de la culture alternative des 70’s, faisant de lui le véritable porte-parole d’une jeunesse depuis trop longtemps marginalisée. Ils transcendent a chacune de leurs apparitions le Budy Movie, un genre qu’ils vont amener au sommet des performances, matérialisant avec l’apparence et l’attitude de leur personnages, l’allure la plus iconique de l’histoire du 7ème art. 40 ans plus tard, le costume trois pièces noir, leur chapeau et leur ray ban sont le dress code le plus courant des soirées cools et déjantées ! Des goodies par milliers (je ne les compte plus dans mon antre), des teeshirts (je ne les compte plus…) des vinyles collectors (j’en ai un !!) , des posters par containers (j’en ai 8) , des reprises récurrentes au cinéma, à la TV et dans la pub, des morceaux musicaux inoubliables, des concerts en tenue aux quatre coins du monde, une attraction live et permanente dans les studios Universal de Orlando (j’ai vu ça l’an dernier, et j’en ai ramené un teeshirt. Je ne les compte plus, à part celui-là).

Et lorsque je dois citer une scène pour tenter de résumer l’énergie transcendante qui nous envahi en visionnant ce film, sans l’ombre d’une hésitation je montre le morceau de bravoure qu’est le concert final avec le Everybody needs somebody to love! LA scène anti-dépresseur, aux sonorités vrombissantes, à même de réveiller le moindre convive affalé sur sa chaise après un repas un peu trop lourd (c’est du vécu !). Belushi et Aykroyd nous portent, avec leurs danses débridées et grand coups de décibels, jusqu’aux limites de la transe qui semblent les envahir. La communion avec le public dans la salle, se propage jusque dans les mimiques des Good Ole Boys, de la police, des nazillons, de la fiancée éconduite, qui sidérés et admiratifs de la prestation, opinent du chef en attendant d’intervenir.

Les "Blues Brothers" n’éviteront pas la prison, mais ils gagneront mon amour pour l’éternité, après celle des prisonniers du réfectoire ou ils interprètent Jailhouse Rock, accompagnés par les légendes de la soul pendant le générique final. Histoire d’enfoncer encore plus profond le clou dans le culte. Ils en rêvaient, ils l’ont fait ! John Belushi et Dan Aykroyd ont immortalisé leurs personnages de faux agents de la C.IA., épris de liberté et fans de Blues. Un coup de maitre pour un accord de génie. Mais, coté coulisse, l’esquisse du drame commence à s’épaissir. Le tournage dépasse son budget et sa durée, principalement par la faute de Belushi dont la cocaïnomanie perturbe le travail. Lui qui n’a jamais pu se défaire de cette addiction dégénérative est en train de payer la rançon de sa trop grosse gloire pour un garçon promis très (trop) vite au statut de star mondiale. Il doit jouer le docteur Peter Venkman dans le "Ghostbusters" d’Ivan Reitman (1984), un role pour lequel son grand ami Dan Aykroyd écrit ses répliques. Lorsque ce dernier le contacte pour lui en lire des lignes, il apprend qu’il en a sniffé une de trop… Nous sommes le 5 mars 1982 lorsque John Belushi est retrouvé mort d’une overdose. A 33 ans, l’âge du christ. La mission est accomplie…

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