18 septembre 2020
Classics En Une

The Devil’s Rejects : Les valeurs de la famille à drames

Par Pierre Tognetti

Dans le film "The Devil's Rejects", alors qu’il a localisé l’antre où sont tapis les Firefly, une famille de terribles tueurs en série, le shérif Wydell, aveuglé par son désir de vengeance depuis qu’ils ont abattu son frère, décide de mener un raid. L’attaque surprise est violente, mais deux membres du clan, Baby et Otis, réussissent à s’enfuir pour reprendre leur furieuse virée. Cependant, Wydell ne va pas lâcher ses proies…


Tous les chemins mènent à Rob

À partir des années 90, et la tombée en disgrâce du New Hollywood, la mort du cinéma d’exploitation, la disparition des Grindhouses et des drive-in, c’est pour l’horreur que sonne le glas. Avec cette nouvelle ère qui s’ouvre pour le 7ème art, ce genre redevient mineur. Un constat qui se confirmera la décennie suivante avec la vague de fermeture des vidéoclubs, lieux de culte pour un des fleurons de son âge d’or.

Dans les 2000’s et le biberonnage de la génération Web 2.0 au pop-corn movie, c’est l’âge de lait d’un genre qui se décline principalement en franchises. Une période post-scream qui accouche des gentillets "Urban Legend", "Souviens-toi l’été dernier", "Destination Finale", "Blair Witch Project" ou encore "Paranormal Activity". Les tentatives de dépoussiérages de sagas emblématiques, bien que payantes au box-office, ne suffiront pas à redonner un nouveau souffle à l’horror movie. Pour les anciens rats de vidéoclubs que nous sommes, la touche play du magnétoscope reste nostalgiquement enfoncée sur des titres vintages, dans l’espoir de revivre un jour de nouvelles expériences hardcore.

C’est dans ce désert de créativité horrifique que surgit un certain Rob Zombie. Crinière au vent, il va se retrouver aux commandes de deux des films d’horreur les plus oldies et les plus surprenants des années 2000 dont "The Devil's Rejects". Difficile de trouver un pseudo plus circonstancié pour ressusciter un genre (…). Mais, en se penchant sur l’itinéraire de Robert Bartleh Cummings (pour l’état civil), on comprend mieux comment tous les chemins mènent à Rob.

Né en 1965 après JC, de parents forains, avec lesquels il cultive précocement son goût pour les trains fantômes, les freaks, les shows burlesques et le Grand Guignol. Adolescent, le petit Robert fréquente une école d’audiovisuel ou il apprend quelques ficelles du métier qui lui permettront notamment, quelques années plus tard, de façonner toute l’image de son premier groupe. Car c’est d’abord sur les podiums, caché derrière son premier pseudo de Rob « Dirt » Straker, qu’on le retrouve déclamant son affection aux grands classiques de l’épouvante. Au point de baptiser son premier groupe du nom de White zombie, en hommage au film éponyme avec Bela Lugosi (1932). Une passion pour les pellicules horrifiques entretenue lors sa période estudiantine où il mate de la VHS à s’en faire péter la rétine.

D’illustres rencontres avec des figures notoires du courant rock-gothique-métal comme Alice Cooper, Iggy Pop et Marylin Manson influenceront Hard-istiquement son style. Quelques coups de médiator aux sonorités distordues qui donneront un sacré coup de pouce et d’index à sa carrière. Chacun de ses concerts, au milieu d’immenses décors funhouse, est l’occasion de somptueux spectacles psychédéliques, à grands renforts d’effets pyrotechniques et d’accessoires customisés, dans une imagerie très « horror movie », le tout pour illustrer des textes tout aussi évocateurs,

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Let there Bis gore

Le hard rock est à la zique ce que le gore est au cinoche : pas besoin d’avoir usé son futal sur les bancs du conservatoire, ni ceux de l’E.S.R.A. pour s’y mettre ! Si vous partagez ce point de vue, vous n’avez pas été étonné de retrouver ce grand spécialiste du Headbanging agitant tout aussi frénétiquement une caméra. L’homme se forge une solide réputation de musico, et son pseudo suivant de Rob Zombie, va devenir à lui tout seul un véritable label rouge à partir de ce jour où le métalleux va conjuguer toute cette agressivité sonore et visuelle qu’il déploie sur les planches avec sa passion du Bis. C’est le moment, après les guitares, de saturer de la pelloche et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça va y aller très fort dans les graves !

C’est en 2003 qu’il sort son premier long métrage. Compte tenu de sa réputation, il était légitime de craindre que sa "Maison des 1000 morts" ne soit qu’un gigantesque clip hallucinatoire réservé à une fan base, prête à saigner des oreilles et des yeux pendant près de 90 minutes. Toutefois, Rob Zombie allait tordre le cou aux préjugés, en livrant un premier long métrage plein de fougue, de fureur et de passion, augurant d’un inespéré revival de l’horreur 70’s. Ou quand le Genre et la maison ont à nouveau beaucoup de morts.

Le néo-réalisateur y étale toute sa passion du Genre, aussi foutraque sur la forme que puisse être un premier film quand on a comme lui, beaucoup de chose à dire sur le fond. Cela perd forcément en rationalité ce que cela gagne en sincérité, avec du coup un cinéma instinctif et viscéral. Avec cette bobine complètement déjantée Rob Zombie éructe ses influences et livre une bonne grosse farce à la crème balancée par Captain Spaulding, le plus attachiant des clowns creepy, accompagné de sa famille de frappadingues. Ces suppôts de Satan feront couler beaucoup de sang, avant de refaire surface deux ans plus tard dans "The Devil’s Rejects". « Pour mon travail, mes sources restent les films dégueulasses des années 70. Dans un autre genre, "Halloween", de John Carpenter, appartient à ces films avec lesquels j’ai grandi. » précise Rod Zombie. Un mur de photos sanguinolentes et une voix off sourde façon gospel, revient sur la macabre histoire des 77 meurtres de cette famille de tueurs, et assure la transition façon mockumentary (faux doc) avec "La maison des 1000 morts".

Après cet enthousiasment raccord presque parfait (à 923 morts près…), première grosse surprise de ce "The Devil’s Rejects". Exit les cadrages chaotiques, les effets visuels psychédéliques à grands renforts de lumières flashy dans les studios en carton d’Universal, pour laisser place à une image chromatique, typique de la photographie des réalisations 70’s, période où se situe l’intrigue (1978). Une esthétique au format 16 mm qui accompagne la première scène de "The Devil's Rejects", d’un nihilisme cru, avec ce tall man masqué d’un vulgaire sac en toile, tirant le corps d’une femme nue. Cet alléchant retour au terreau naturaliste, débarrassé d’un fantastique de convention, ne va cesser de se confirmer, à commencer par l’arrivée d’un convoi de voitures et des flics surarmés. Le shérif Wydell (William Forsythe) et son adjoint au look très boogie night, sont venus achever leur croisade, façon mission pour le saigneur…

Une stylisation scellée par le décor de ce ranch dans un trou perdu du fin fond de la Californie, écrasé sous un soleil de plomb, avec son arche a bouteilles surmonté d’une tête de porc, les ornements d’ossement etc. qui fait de macabres clins d’œil à la redneckesploitation, de "Massacre à la tronçonneuse" (1974) et "La colline a des yeux" (1977). Derrière les murs, dans le sang et la crasse, Zombie rajoute un zeste de nécrophilie avec Otis somnolant contre le cadavre dénudée d’une fille… Malgré les apparences, Rob Zombie ne va pourtant pas se contenter de se lancer dans une simple introspection de l’exploitation movie et autres joyeusetés des seventies.

Si l’atmosphère rappelle le célèbre siège de Waco qui défraya la chronique, en 1993, elle présente surtout d’indéniables similitudes avec la mise en scène du cultissime "La Horde Sauvage" (1969). Entre la violence sèche et radicale, le montage dynamique avec des plans courts, la caméra tremblotante, l’intrusion des flics au ralenti, etc. S’il y a du sang dans l’air, il y a (aussi) de l’air dans le Sam ! Lorsque la famille apparaît, dans d’improbables armures et sous de grossiers heaumes médiévaux, ce sont les fantômes du gang australien de Ned Kelly qui semblent jaillir des flammes de l’enfer. S’en suit un gun fight dantesque, dans un maelström de poudre, de poussière, de sang et de bruit, dont parviennent miraculeusement à s’échapper Baby (Sheri Moon Zombie) et son frérot Otis (Bill Moseley). En seulement quelques minutes, le réalisateur dévoile que comme son génial modèle, il a une sacrée paire de douilles (…).

En conviant à la fête à la fois Tobe Hooper, Wes Craven et Sam Peckimpah, tout en jetant dans le cadre quelques sulfureuses références Grindhouse, Zombie fait preuve d’un sacré culot autant que d’un stupéfiant savoir-faire. Après cette surprenante note d’intention, il lâche les rennes du méta western pour revenir à ses principales sources d’inspiration, celles des « films dégueulasses des années 70 ». Si on craignait la panne des sens (…) au profit d’un simple actionner movie, avec l’assassinat bestial par Otis de cette pauvre femme à qui le duo pique sa voiture, c’est le retour à la station sévices (…) de "La maison des 1000 morts". Un premier accord Slasher, avec lequel Rob ressort sa grosse batterie hard gore (…) à forte résonance, annonciatrice d’une transgressive mélodie en sous-sol (ou en La majeur, je ne suis pas mélomane…).

A partir de la fuite de Baby et Otis, "The Devil’s Rejects" va basculer en road movie et sinuer sur les inter states cabossées du Bis étasunien. Le temps de récupérer Captain Spaulding (Sid Haig) dans sa bicoque crasseuse et de reformer le trio de "La maison des 1000 morts", pour un passage coquin par le petit trou du cinéma porno, et celui un peu plus ouvert (pas finaude, celle-là…) de Ginger Lynn. Petite précision pour les néophytes du vidéoclub, elle était une des stars de la première génération dorée du X étasunien (ce qui devrait vous éclairer sur la « finesse » de mon mot d’esprit…).

Après le concert un peu cacophonique de "La maison des 1000 morts", le réalisateur sort sa baguette de chef d’orchestre, avec une telle justesse que chaque morceau de "The Devil’s Rejects" pourrait fonctionner comme le segment d’une anthologie en hommage au cinéma d’exploitation. Pour (autre) preuve celui du motel, avec ce groupe de country piégé dans une chambre par Baby et Otis, qui atteint des sommets d’horreur psychologique. Un huis clos qu’il noie dans étouffant climat à la tension paroxysmique, celui d’un simple « amusement » qui va dégénérer en véritable jeu de massacre. Rob Zombie rejoue les misères de Wes Craven de "La dernière maison sur la gauche", dans une éprouvante séquence au sulfureux parfum de roughie. Avant de ponctuer cet acte dans un déferlement de démence Hooperienne, avec cette femme de ménage transformée en scream girl poursuivie par Otis le visage recouvert d’un masque de peau humaine.

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Shérif, fais-moi peur

Contre toute attente, alors qu’on pense que le réalisateur va se contenter de surenchérir dans le subversif, il effectue une pirouette scénaristique pour brouiller les pistes et faire voler en éclat toutes les barrières de la morale. Si les Firefly confirment bien leur démoniaque statut et que face à eux se dresse le bras armé de la loi avec le Shérif wydell, les frontières entre le bien et le mal vont se diluer avec un twist subtil que Rob Zombie actionne en deux temps. D’abord dans la cellule sordide du commissariat où est incarcérée la mère Firefly (Leslie Easterbrook), capturée lors de l’assaut du ranch. La séance d’interrogatoire par Wydell n’a rien a envié sur le plan psychique à celle de Baby et Otis au motel. Gloria joue la carte de la provoc dans des attitudes au parfum lubrique. Une confrontation à laquelle le shérif, protégé par sa bonne étoile (…), met un terme en enfonçant froidement un couteau dans son ventre, dans un allégorique orgasme mécanique. Les visions de son défunt frère venu lui rappeler sa quête vengeresse apporte une preuve supplémentaire de la psyché tourmentée de Wydell.

Zombie joue alors la carte de la transversalité avec ce van dans lequel les rejetons diaboliques foncent vers leur nouveau repaire. Le clown a retiré son maquillage, Baby s’est transformé en un petit ange blond et le grand chevelu joue à Otis le grand frère, pour laisser apparaitre une simple famille de touristes en goguette. Un moment de douce ironie ou les trois compères prennent l’allure de gros beaufs ricains, prêts à s’écharper pour s’arrêter manger une glace, qu’ils finissent par déguster ensembles, sourire aux lèvres. Une aire de repos de quelques cocasses minutes, mais suffisantes pour déclencher un début d’empathie pour les ambassadeurs de cette Amérique white trash qu’au fond Rob Zombie affectionne tant. Ceux qui n’étaient jusqu’alors à nos yeux que de simples monstres sanguinaires, reprennent enveloppes humaines. Il ne lui reste à présent qu’à en faire des martyres. Zombie sait, comme tout bon cinéphile qui se respecte que, depuis "Bonnie and Clyde" (1967), le public adore se ranger du côté des hors-la-loi. Cependant, les temps et le public ayant changé, il n’est plus question de raviver les vieux traumas du conflit Vietnamien. Avec la caractérisation outrancière de Wydell, et ses méthodes brutales pour faire parler un témoin, il jette de l’huile sur le feu jamais vraiment éteint, d’une police étasunienne fascisante, adepte de l’ultra violence (n’est-il pas ?!).

En guise de clous ce sont des agrafes qu’il va enfoncer pour parachever son coup de maitre dans cette ville champignon ou les Devil’s Rejects sont venus s’encanailler chez leur complice Charlie (Ken Foree) et ses drôles de dames. Un lieu de luxure low coast où on boit, on se défonce, on baise et on snipe des jeux de mots pourris sur "Star Wars" (l’intrigue se passe l’année de la sortie du premier volet). Bref la vrai vie, quoi (non, non, je me défonce pas…) ! Histoire de Bisser un peu plus sur la toile, et sur la colline(…) on y croise la tronche haineuse de Michael Berryman et également celle tatouée de ce bouffeur de fajitas de Danny Trejo.

Arrive le moment tant attendu de la confrontation entre le shérif et les bouseux. Néanmoins, dans ce décor westernien, pas question de duel homérique à la "Rio Bravo". Le Shérif qui a capturé les Firefly exalte sa folie jusqu’à la démence, dans une séance de torture porn très éprouvante où les règles du manichéisme basculent dans la plus grande confusion. Plus question de ghettoïser les protagonistes. Si aucun n’est vraiment bon, ils sont tous brutes et truands. « J’adore l’idée que des personnages qui participent à un film d’horreur soient eux-mêmes en train de regarder un film d’horreur ! » rappelle à ce sujet le réalisateur...

Dans "The Devil's Rejects", Rob Zombie fait définitivement exploser les codes qui (canni)balisent les réalisations Bis depuis une vingtaine d’années, pour renouer avec la fureur de l’esprit libertaire « Midnight movie », celui du ciné drive-in et du Grindhouse. La cruauté de cet affrontement suffisait pour conclure avec panache cet incroyable scénario, mené sur un rythme infernal. Cependant, puisque Zombie venait de livrer une somptueuse introspection du cinéma de(s) genre(s) avec sa symphonie la plus fantastique, il lui fallait finir son concerto infernal sur un dernier crochet (…), histoire de nous mettre définitivement ko.


En lançant au volant de leur cabriolet ces trois comparses ensanglantés dans un rush suicidaire, version rock-n-rollesque et nihiliste de "Thelma et Louise", le tout au rythme du « Free Bird » de Lynyrd Skynyrd, hymne texan sur la fierté des bons gars du sud, cet enfant des fêtes foraines parachève en apothéose sa souffreteuse catharsis. Celle enclenchée il y a soixante ans par Sir Alfred Hitchcock avec son "Psychose" qui posait la notion de famille, archaïque ou dysfonctionnelle, à l’origine d’une déviante pathologie meurtrière. Si Baby, Otis et Captain Spaulding sont des bouchers sanguinaires, ils obéissent aux règles de leur clan. Dans le respect de leur ascendance, ils ne font qu’un pour survivre dans ce monde qui n’est pas le leur. Alors qu’ils outrepassent toutes les notions civilisées de la loi, celui qui l’incarne la bafoue à son tour pour se transformer en un être aux instincts triviaux.

Avec "The Devil’s Rejects", à la manière de ces artisans des seventies, Rob zombie vient à son tour de marquer puissamment les esprits dans un style furieux, violent, coloré et jubilatoire qui deviendra sa patte si parfaitement identifiable. Si ses œuvres suivantes n’atteindront plus ce haut niveau de folie maitrisée et de liberté créative, il continue de creuser son sillage pour redonner avec de vieilles recettes de grands-pères un souffle nouveau à l’horror movie. Suffisamment revigorant pour nous faire oublier notre polyarthrite au moment d’appuyer sur la touche play de notre nouveau lecteur DVD, et de soulager les courbatures de notre nostalgie...

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