19 octobre 2019
Classics

Vendredi 13 : Le jour du saigneur

Vendredi 13

De Sean S. Cunningham

(1980)

Par Pierre Tognetti alias Peter Hooper

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Avec "Halloween" (1978), John Carpenter intronisait le boogeyman, nouvelle figure iconique du serial killer très porté sur les meurtres avec outil tranchant, et surtout doté de la particularité d’être (quasiment) indestructible. Poignardé, criblé de balles, défenestré, brulé… infatigablement il revient pour se livrer à de nouveaux massacres. Un syndrome de la résurrection et du meurtre à la chaîne qui fera les beaux jours du cinéma d’exploitation des eighties. Une décennie qui va s’avérer incroyablement féconde pour ce sous-genre et qui verra surgir d’autres figures canoniques comme Freddy Krueger et Chucky.

Mais Jason Voorhes restera dans les livres d’histoire comme le grand artisan des stars 80. Avec une différence notable sur ses « cousins »: s’ils n’ont pas la langue dans la poche, usant volontiers d’un langage putassier nappé d’un glaçant humour noirâtre, le tueur de Crystal Lake restera de son coté muet comme…une machette !

Sean S. Cunningham s’est logiquement inspiré du frappadingue d’Haddonfield pour bâtir sa trame. Notamment comme pour l’assassinat de la sœur Meyer, au début d’Halloween, avec une captation en caméra suggestive à hauteur du tueur. Mais, au jeu des comparaisons, on n’ira pas beaucoup plus loin, "Vendredi 13" ne faisant jamais preuve des mêmes velléités artistiques que son illustre modèle. Pas de scénario alambiqué, les ressorts n’ayant rien de machiavélique, justes des homicides très violents simplement mis en scène avec une métronomique régularité. Car, à l’évidence, le réalisateur n’a qu’une seule idée en tête : montrer des meurtres avec des enjeux aussi rudimentaires que redoutables d’efficacité. On est ado, on s’isole, on fornique, on se fait massacrer !

Dans un esprit 100% bisseux, son film est forcement très marqué des imperfections typiques d’une grande majorité des bobines d’exploitation horrifique de l’époque, avec des cadrages chaotiques frôlant cruellement l’amateurisme, des plans basiques et assez répétitifs, une photographie crapoteuse… Rien de bien révolutionnaire sur le fond et sans grands effets de style sur la forme. Le fil rouge de la mécanique des meurtres s’avérant lui-même assez vite répétitif (les deux premiers intervenant d’ailleurs avant le générique).

Le budget étriqué de 500 000 dollars impliquant de drastiques économies, l’éclairage en est la première « victime » avec une lumière très discrète, mais ce qui va plutôt servir le film en lui apportant cette atmosphère naturaliste, ces fameuses tonalités de faux documentaire très en vogue dans le cinéma d’exploitation de la décennie précédente. D’autant que Cunningham joue la carte de la désurbanisation en choisissant le décor rustique des cabines en bois en pleine forêt. Une délocalisation propice a l’installation d’un climat angoissant, renforcé par cet isolement.

Comme autre preuve d’une filiation a la révolution contre culturelle des 70’s, le plan d’introduction de nuit avec une lune à peine voilée renvoie au générique du "Crocodile de la mort" (1976) de Tobe Hooper. L’ambiance générale baigne d’ailleurs dans le red neck movie dont on retrouve les clichés les plus récurrents du bled aux allures de ville fantôme avec chient errant, à la pompe à essence, en passant par le bar peuplé d’autochtones aux regards inquiets face à « l’étrangère », sans oublier les avertissements prodigués par des ploucs locaux à propos d’une effrayante légende urbaine.

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Le premier démarquage de Cunningham va s’opérer sur l’identité du tueur dévoilée seulement dans l’épilogue, en l’occurrence Pamela Voorhes (Betsy Palmer), ancienne cuisinière du camp et mère revancharde du gamin attardé qui, victime de la négligence de jeunes moniteurs trop occupés à batifoler, se noiera dans le lac. Si le personnage de Jason n’apparaît qu’une première fois par le biais d’un flash-back, au moment de sa noyade, il resurgira dans un ultime plan calqué sur celui de "Carrie au bal du diable" (1976). Un twist-ending par lequel réalisateur et producteurs annoncent clairement la couleur : il n’est pas mort et, rentabilité oblige, une franchise va naître.

Le néo Boogeyman n’apparaîtra que dans "Vendredi 13: Le tueur du vendredi" (1981), et ce n’est qu’au troisième opus, "Vendredi 13: Meurtre en 3 D" (1982), qu’il prendra l’apparence qui contribuera à iconiser définitivement son personnage, celle d’un grand gaillard avec un masque de hockeyeur et une machette a la main. Cependant, Cunningham va surtout taper très fort là ou Carpenter la jouait plutôt soft dans "La nuit des masques". Dans "Vendredi 13" on est aux antipodes de la suggestion, et quand ça fait mal, ça fait très très mal et surtout « on le voit », comme d’ailleurs quasiment jamais jusqu’alors: énucléation, égorgement, empalement, hache plantée en pleine tête… Le tout filmé en gros plans ! Un spectacle hardcore indissociable du succès du film, et que l’on doit à un très grand artiste du tacheronnage a l’ancienne : Tom Savini, le maître es zombies (entre autre) de Romero !

Avec des effets spéciaux artisanaux à base de latex et de sang gélifié, le maquilleur va offrir un véritable show digne du grand guignol avec des litres de gore dégoulinant, des corps amochés, le tout dans une exposition frontale et criante de réalisme. Du coup Cunningham ne s’embarrasse pas dans la caractérisation des personnages. Ici pas de jeune fille dotée d’un instinct de survie sur-développé à la Laurie strode, mais juste des ados aux comportements binaires (des ados quoi !), insouciants et naïfs. De simples silhouettes cantonnées au statut de victimes expiatoires, de la pure chair à slasher. Au passage l’occasion pour le réalisateur de nous offrir une bonne tranche de Bacon (Kevin) dans une de ses toute premières apparitions.

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Kevin Bacon

A l’arrivée le film s’assume sans équivoque comme un bon gros schocker parfaitement calibré pour le public d’ado à qui il était destiné : des jeunes filles peu vêtues, pas farouches, des meurtres perpétrés avec du bon outillage et bien saignants. De quoi laisser cours à nos (j’étais également ado à sa sortie…) pulsions voyeuristes. Un Bis bien jouissif, sans prise de tête, tout l’intérêt résidant dans l’art et la manière dont vont être commis les meurtres suivants… et dans les formes des donzelles (…binaire, donc) ! Même si, pour se faire, Jason n’accédera jamais à une caractérisation mythologique, le phénomène va persévérer. Véritable filon (sur)exploité comme jamais, cette Friday 13Thesploitation accouchera pas moins de huit films dans les seules années 80 !

Si avec plus de 300 meurtres à son actif (vous pouvez recompter !) Jason Voorhes est le serial killer le plus énergique, après douze épisodes "Vendredi 13" reste la franchise la plus rentable du genre. Alors, vendredi 13 : un jour de chance, vraiment ?

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