5 décembre 2020
Critiques

1:54 : Adolescengeance

Avec son ouverture très dynamique sur Superbia de Caveboy, une chanson très sympa et c'est quelqu'un qui a souvent du mal à ne pas jouer les pisse-vinaigres dès qu'une musique s'accompagne de paroles, "1:54" cueille immédiatement le spectateur qui se dit que ce petit film canadien où un lycéen va se retrouver confronté à de la brute et à du chronomètre rejoindra sans doute ces films qui auront dépassé ses espérances de juste avoir le droit à quelque chose de décent sans être transcendantal. Alors, verdict après une heure quarante-trois d'un long-métrage qui avait commencé à éveiller la curiosité de celui qui vous écrit ces quelques lignes avec sa bande-annonce puis a capté son attention après quelques minutes ?

Pour vous la faire courte, c'est assez bien, même un peu au-dessus de ce qui était initialement attendu mais ça n'atteint pas l'enthousiasme promis par la scène introductive. A l'exception d'un passage à vide où "1:54" accuse le coup d'un sérieux point de côté pendant un quart d'heure à mi-parcours, le rythme ne faiblit jamais en particulier grâce à un montage très énergique qui enchaîne avec une efficacité indéniable ses événements. De plus, le groupe québécois Cult Nation fait un boulot de très haute de tenue à la bande-son du long-métrage de Yan England. Ce sont notamment au cours des scènes de courses que la partition sonore brille par des envolées électroniques atmosphériques qui doivent pour beaucoup contribuer à l'intensité des parties sportives du film où l'on crame souvent que le personnage principal n'est pas véritablement rapide comme l'éclair. On ne le surnommera peut-être pas le guépard mais Antoine Olivier Pilon excelle et surpasse le reste d'une distribution pourtant très juste par la puissance de son interprétation.

Là où "1:54" ne parvient pas à s'élever à la hauteur de la belle promesse formulée lors de ses premières minutes où on regarde seulement un adolescent se lever, prendre le bus et arriver au lycée - qui a au passage une sacrée gueule - mais de manière super bien montée avec en prime une musique d'un fort beau gabarit, c'est dans le mélange de l'histoire de harcèlement scolaire avec la compétition sportive quand bien même elles sont toutes les deux bien menées malgré d'indéniables scories.

C'est la première qui ouvrira le drame venu tout droit de l'autre côté de l'Atlantique et qui en restera le centre alors que la course à pied fera irruption comme une fleur au bout de dix-huit minutes. Encore une fois, on comprend que Les Simpson reste maîtresse de l'art d'enchaîner sur son histoire principale après quelques minutes qui n'ont rien à voir et avec une supériorité écrasante sur la concurrence. Mais bon, comme on a une première scène de course sur de la super musique où on a envie d'encourager Tim à pleins poumons comme si on regardait un Rocky, on pardonne ça rapidement et toute les scènes de la partie sportive seront aussi palpitantes avec en prime une rivalité avec Jeff, l'antagoniste principal, qui sera rendue d'autant plus captivante qu'on y mélange la détermination badass de Tim liée à sa motivation à intégrer les Nationaux 800 - motivation qui évoluera de manière parfaitement gérée comme l'on s'en apercevra au détour d'un plan qui nous signifiera qu'il ne s'agira plus au bout d'un moment de courir pour briser le rêve de celui qui lui brisait les burnes - avec la crédibilité des erreurs qu'il peut commettre étant donné l'état d'esprit de cet adolescent de dix-sept ans qui cherche à faire payer la monnaie de sa pièce à son tortionnaire.

Cela nous amène à parler du thème principal de "1:54", à savoir le harcèlement en milieu scolaire. Beaucoup de choses sur le sujet sont connues grâce à l'action des organismes de prévention - les plans finaux de l'oeuvre cinématographique semblent d'ailleurs tout droit sortis d'un spot télévisé et viennent donc regrettablement conclure un long-métrage plus que fréquentable sur une rupture de la suspension d'incrédulité - auprès du public concerné, public dont on a tous fait partie, mais le sujet est dans l'ensemble compris et bien traité puisqu'il suscite la révolte et le malaise recherchés.

Malheureusement, de nombreuses incohérences et facilités font tiquer : Tim a enregistré Jeff dans ses contacts téléphoniques et l'a même parmi ses AMIS Facebook. Le gars qui le harcèle depuis cinq ans si l'on se fie à ses propres dires. De plus, même après avoir commis quelque chose de légalement répréhensible et vérifiable par tous car le simple fait de commettre cette action en fournit dans le même temps les preuves, Jeff n'est jamais sanctionné par une quelconque autorité alors que les adultes du récit n'y resteront pas impuissants.

Enfin, lorsque le harcèlement finit inévitablement par culminer jusqu'au point de non-retour, un des personnages a une prise de conscience cohérente si on se limite à sa simple traduction par la grammaire cinématographique et qui pourrait se défendre quant à sa légitimité scénaristique mais qu'on ne parvient pas à intégrer comme vraisemblable dans notre for intérieur.

En bref, "1:54" est une oeuvre cinématographique imparfaite dont le cumul de deux histoires distinctes satisfaisantes bien qu'imparfaites donnera un résultat global qui est inférieur à la somme de ses parties et où la plus faible est davantage développée que la plus forte. Toutefois, c'est un drame bien interprété et particulièrement prenant dans son intrigue sportive avec en prime une bande originale qui fait sacrément plaisir à entendre alors que les partitions sonores de la plupart des longs-métrages projetés sur les écrans d'argent tendent à se muer en une soupe de plus en plus considérée comme quelque chose d'accessoire à l'expérience cinématographique. 

Auteur :Rayane Mezioud
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