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8 femmes : Jeu de massacre

Avec "Sitcom" (1998), François Ozon dynamitait la famille et les règles propres à ce genre télévisuel. Pour son cinquième long-métrage, "8 femmes", il s'en prend au théâtre de boulevard en adaptant une pièce de Robert Thomas. Au départ, les personnages sont des clichés habituels de la comédie de boulevard.

Une famille bourgeoise des années 50 dans une belle maison à la veille de noël: la grand-mère (Danielle Darrieux) sur son fauteuil roulant, ses deux filles: l'une vieille fille (Isabelle Huppert) et l'autre mariée (Catherine Deneuve), les deux filles de cette dernière (Virginie Ledoyen et Ludivine Sagnier), sa belle-soeur (Fanny Ardant), la cuisinière (Firmine Richard) et la domestique (Emmanuelle Béart).

Toutes ont un air de déjà-vu et de déjà entendu tant leurs dialogues nous paraissent familiers. Mais il manque Monsieur qui est encore dans son lit. Pourtant lorsque la bonne lui apporte son petit déjeuner, elle le trouve mort, un couteau planté dans le dos. A partir de là, rien ne va plus.

Alors que l'on s'attendait à un film policier plutôt banal, François Ozon nous entraîne ailleurs et prend le spectateur de cours, un peu à la manière d'Hitchcock dans "Mais qui a tué Harry" ? car les réactions des personnages ne seront jamais celles attendues...

Grâce à cette intrigue-prétexte (l'assassin est l'une de ces femmes, laquelle...), François Ozon va enlever les masques de ces personnages pour les faire apparaître telles qu'elles sont véritablement. Du théâtre bourgeois, on passe à la comédie déjantée, un peu trash et assez kitsch.

Révélation sur révélation, chacune règle ses comptes et toutes sont plus ou moins suspectes. Ces huit femmes jouent un double jeu et les chansons que les actrices interprètent elles-mêmes sont autant de confessions adressées aux spectateurs (comme les apartés au théâtre...) afin de mieux les comprendre.

A ce jeu de massacre quasi surréel, on sent que le cinéaste et ses comédiennes ont pris un plaisir fou très communicatif. Même si le dispositif qu'Ozon a mis en place finit par tourner un peu en rond dû certainement à une durée trop longue, il y a chez ce jeune cinéaste un indéniable amour et une croyance au cinéma qui transparaît à chaque plan.

Ozon est un peu le substitut de l'assassin qui s'amuse à enfermer ses huit femmes pour les regarder se déchirer entre elles. Car ce film-fantasme est avant tout un pur bonheur de cinéphile où les citations abondent: la présence de Claude Sautet avec la photo de Romy Schneider que possède Emmanuelle Béart, une phrase tirée de "La sirène du Mississippi" et du "Dernier métro" de Truffaut (te regarder est une souffrance... c'est une joie et une souffrance...), etc.

Ajoutons l'utilisation de séquences chantées comme dans le film de Resnais, "On connaît la chanson", un cinéaste auquel on pense beaucoup, lui qui a si souvent conféré à ses films-concept une théâtralité que l'on retrouve ici. Ce plaisir de cinéphile est bien évidemment accentué par la présence jouissive de ces comédiennes qui se crêpent le chignon, s'envoient des répliques cinglantes et très drôles ou s'enlacent amoureusement.

Si chacune dans son registre est magnifique, il faut bien avouer qu'il y en a une qui se distingue du groupe, c'est Isabelle Huppert totalement survoltée qui dans sa tenue de vieille fille coincée et réactionnaire en fait « des tonnes » comme dans toute bonne pièce de théâtre de boulevard qui se respecte. C'est à elle que l'on doit les moments les plus drôles de ce film qui se termine pourtant d'une manière très émouvante sur la chanson de Brassens Il n'y a pas d'amour heureux...

Derrière le vernis du kitsch se cache finalement un film assez pessimiste et noir comme le sont tous les films d'Ozon. Même si on peut regretter qu'il reparte vers sa veine insolente et trash après ce chef-d'oeuvre de classicisme faussement serein et vraiment inquiétant qu'était "Sous le sable".

François Ozon nous offre donc avec "8 femmes" un curieux objet cinématographique que certains jugeront facile ou répétitif mais néanmoins très réjouissant. Il ne nous reste qu'une envie lors du salut théâtral final : applaudir. N'hésitez, faîtes de même...

Auteur :Christophe Roussel

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