18 juillet 2019
Critiques

90’s de Jonah Hill : La critique du film

90's de Jonah Hill

La critique du film par Boris Szames


C’était une époque bénie à Los Angeles. Y avait des skateurs dans tous les coins. Les Adidas Samba foulaient le bitume des longues avenues. Dieu fumait des Kool avec ses anges.

C’était après les émeutes de 92. Les coups, on se les échangeait à la loyale sur Twisted metal. A la télé, "Beavis & Butthead" faisaient les riches heures de MTV pendant que "Tortues Ninjas" et "Street Fighters" se déclinaient en produits dérivés.

C’est dans ces Mid90s que Stevie, treize ans mais haut comme trois pommes, tente de survivre au sein d’une famille dysfonctionnelle. D’un côté, Dabney, une mère célibataire trop débordée pour cadrer l’éducation de son fils. De l’autre, Ian, un grand frère assez prompte à frapper son cadet.

Les items nineties soigneusement entreposés dans la chambre de l’ado massacreur ne suffisent bientôt plus à Stevie comme échappatoire. Voici donc qu’il passe la porte de Motor, petite échoppe de Whittier Boulevard consacrée à la glisse. Ray, Fuckshit, Ruben et Fourthgrade y causent sexe et racisme. Les n****** et bitches fusent à tout va. La parole revient finalement au petit Stevie dont l’ingénuité cause l’hilarité générale. L’enfant vient de se trouver une nouvelle famille.

C’est aussi le début d’une belle amitié. Son adoption quasi automatique ne manque pas de susciter aussitôt la jalousie de Ruben, même âge et ténébreux. Une première scène qui les réunit seul à seul les voit échanger leurs hauts-faits de virilité en partageant une cigarette, ultime attribut de l’adulte accompli. Rite de passage oblige, Stevie se voit remettre une planche customisée par Ray en personne.

Stevie intègre désormais une tribu qui quadrille un paysage urbain bien défini : des parkings aux toits jusqu’aux cours d’école. Les vannes fusent entre deux acrobaties immortalisées par la caméra du mutique Fourth Grade, tête de turc de la bande. Son film servira d’ailleurs d’amorce au générique de fin de 90’s. Il y a aussi ces quelques virées au skate park du coin.

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Là-bas, on fait profil bas face aux pros de la glisse. Reste à écouter les ghetto-blasters qui rugissent au son des Souls of Mischief, Cypress Hill, GZA et autre bandes. Jonah Hill aurait pu s’en tenir à cette carte postale indé dont la reconstitution embaume un doux parfum de nostalgie (lecteur, c’était il y a déjà plus de vingt ans !).

Les critiques paresseuses s’empresseront d’y voir un autoportrait de l’artiste, lui qui a passé sa jeunesse à Los Angeles parmi les skateurs. Certes, le réalisateur ne cache pas son intention de raviver les feux de son enfance, plus pour en donner un sentiment général que pour en esquisser une ébauche scénaristique purement factuelle.

"90's" s’apparente à une étude de caractères sur fond de culture skate. Un énième "Kids" de Larry Clark en somme, le nihilisme en moins. Pas tout-à-fait à y regarder de plus près. Le casting composé majoritairement de non-professionnels brille paradoxalement par son charisme.

Aussi Jonah Hill peut-il se targuer de faire passer devant la caméra des amateurs qui ont eux-mêmes déjà pour habitude de se filmer. C’est aussi un scénario truffé de répliques truculentes qui se met au service de personnalités explosives. Et pour cause, les dialogues relèvent presque de l’improvisation tant par l’intensité que par la véracité du vécu exposé format 4/3, 16mm, 85 minutes durant.

Assez pour les chiffres. Rendons à Jonah Hill ce qui lui appartient. L’acteur se hisse au rang de réalisateur dans un geste très godardien. Ainsi s’intéresse-t-il à l’intervalle entre deux histoires. Cette béance scénaristique s’inscrit dans la matériau de base, à l’origine du projet.

Le cinéaste fixe son attention sur les quelques secondes d’échanges entre skaters reléguées en arrière-plan des vidéos amateures. Ainsi naît "90’s" qui nécessitera quatre longues années d’écriture pour parvenir à maturation. Le temps presse d’autant plus pour lui que la jeune génération pointe le bout de son nez derrière les caméras.

Aussi la sortie de "Whiplash" de Damien Chazelle, 29 ans à peine, lui impose-t-il d’accélérer la cadence. L’acteur a pour sa part déjà joué dans une soixantaine de films à 34 ans. Il a donc suffisamment fait ses classes auprès des grands noms de la profession (Quentin Tarantino, les frères Coen ou encore Martin Scorsese) pour se mettre à l’ouvrage.

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Côté production, le réalisateur bénéficie du soutien précieux de Scott Rudin, compagnon de route de Wes Anderson et Noah Baumbach. C’est aussi grâce à lui qu’il peut s’adjoindre les services de Trent Reznor et Atticus Ross, qui collaborent notamment sur ses productions pour David Fincher.

Jonah Hill, lui se charge de réunir une équipe technique rencontrée pour une large partie sur le tournage de "Don’t Worry He Won’t Get Far On Foot" de Gus Van Sant. Son directeur photo, Christopher Blauvelt, a aussi fait ses classes chez le cinéaste auprès du regretté Harris Savides.

Côté costumes, Jahmin Assa se charge d’affubler tout un casting de T-shirts larges et de baggys. L’époque lui est d’autant plus familière qu’elle a fait une apparition dans un certain Kids…

Arrivé à la table de montage, que reste-t-il ? Un découpage technique très influencé par les premières oeuvres de Van Sant et Dolan. La bande-originale, elle, carbure au son d’un hip-hop bien frappé qui trouve écho dans les coups martelés par Ian sur Stevie.

Notons que Skip Lievsay, le mixeur, s’y connaît en baston, depuis "Les Affranchis" de Martin Scorsese jusqu’à "No Country For Old Men" des frères Coen. Ross et Reznor, eux, apposent des compositions en total contrepoint avec le tandem explosif images/musiques. Celles-ci parviennent à exprimer l’oscillation constante du jeune âge entre sommets d’euphorie et gouffres de désespérance.

Jonah Hill use à la fois avec brio et un grand naturel de cet ascenseur émotionnel. La ferveur presque dévotionnelle investie dans son travail lui vaut d’accoucher d’un récit initiatique profondément sincère. Le spectateur s’é(mer)veille au monde à travers le regard d’un petit homme fasciné par ce qui le dépasse.

Qu’il s’agisse d’un objet de culte comme des sneakers ou d’une simple figure de skate, Stevie veut se hisser à hauteur d’homme, quitte à passer pour une tête brûlée. Un vol plané lui vaut de se fendre le crâne.

C’est bien d’ailleurs ce même sang chaud qui lui monte à la tête quand il s’agit de provoquer un autre skateur, de hurler contre sa mère ou même d’insulter joyeusement un vigile. L’âge d’homme, c’est aussi celui de la fumette, de l’alcool et du sexe qu’expérimentent Stevie en une seule soirée.

La fébrilité pleinement érotique du premier baiser est ici captée avec une rare maestria dans une scène savamment orchestrée au son d’une célèbre reprise acoustique de Nirvana, Where Did you Sleep Last Night. Cette nuit où tout a changé s’achève finalement en vol plané. Le petit oiseau s’est brûlé les ailes, malgré les avertissements désespérés de sa mère. Ray l’avait aussi pourtant bien averti : « Tu n’échangeras pas ta vie contre la leur ».

Quid de Fuckshit trop défoncé pour envisager un semblant d’avenir ? Et Ruben, qui éponge les coups de sa famille ? Quant à Fourth Grade, inutile d’espérer voire éclore en lui un nouveau Steven Spielberg. Mais qu’importe. Stevie a trouvé la force d’endosser le rôle du pater familias. Voici la cellule originelle recomposée autour de lui avec Dabney et Ian bien sûr, sans compter la bande du Motor.

Bien sûr, Johah Hill ne peut échapper à la madeleine de Proust en servant au spectateur une tranche de ces Mid90s. Lui-même a grandi avec Tribe et Mobb Deep, une PlayStation et une planche de skate. "90's" lui offre l’occasion d’établir une connexion organique avec l’enfance en posant un véritable regard de metteur en scène.

Une nouvelle étoile est née !

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