31 octobre 2020
Critiques

A la poursuite de demain : Une culture populaire réinventée

Aussi tributaires soient-ils du hasard, certains concours de circonstances (et la sortie du film "A la poursuite de demain" en fait partie) ne manquent pas de laisser songeur, sinon sur la coordination des instigateurs de chacun des éléments concomitants, du moins quand à l'émergence d'un mouvement de fond qui s'exprimerait dans l'épiphénomène décrit plus haut. Mais récapitulons les faits : voici quelques semaines, l'indispensable Simon Pegg se fendait d'un long billet sur son blog, qui visait à apaiser la polémique concernant certaines déclarations sulfureuses qu'il avait fait au préalable sur le traitement par Hollywood d'une certaine mythologie populaire dont il est l'un des plus ambassadeurs les plus respectés. Alors que le sinistre "Avengers L'ère d'Ultron" venait de tout balayer sur son passage, Pegg regrettait que l'avènement de la culture geek à Hollywood se soit soldé par son dévoiement, dés lors qu'elle fut instrumentalisée par les décisionnaires des studios pour la vider de son essence transgressive afin d'en sécréter une expression inoffensive. Ceci avec l'assentiment du geek lui-même, devenu partie prenante d'un processus d'infantilisation généralisé dont la vision du mythe ne dépasse pas celle d'un hochet distribué à la plèbe pour acheter sa docilité, et accessoirement sa satisfaction régurgitée dans l'incontournable rototo en moins de 140 signes sur Twitter.

A défaut d'entériner  l'ouverture d'un conflit entre certaines des élites pop' d'Hollywood et le paradigme dans lequel ils sont contraints d'évoluer (l'avenir nous le dira même si, entre "Jupiter Ascending" des Wachowski et le "Mad Max Fury  Road" de George Miller, les raisons de croire à la scission commencent à s'accumuler), le moins que l'on puisse dire est que Brad Bird, aux côtés de son scénariste Damon Lindlelof, apporte sa contribution au débat avec son nouveau film, "A la poursuite de demain". En effet,  le film fait mieux qu'apporter sa pierre à l'édifice : il en catalyse les questionnements et les passions, en extrapole les enjeux en liant ostensiblement le destin de l'humanité à sa capacité à réinventer son imaginaire, replace la transmission au centre du débat culturel. Preuve de l'extrême conscience de son procédé, Bird va jusqu'à infuser cette problématique aux fondements même de l'identité de son film, produit et conçu au sein de Disney (dont il adapte vaguement l'une des attractions phares), empire tout puissant de ce monde de franchise dont il s'ingénie ,méthodiquement , à démonter la politique. Sans doute beaucoup pour un seul film, mais il nous l'a déjà prouvé par le passé : impossible n'est pas Brad Bird.

Esprit brillant à l'enthousiasme et la curiosité insatiable, Kaycey se retrouve en possession d'un pin's qui la projette dans un monde merveilleux et rétrofuturiste dés qu'elle le touche. Poursuivie par une horde d'automates (ou plutôt «  audio-automates ») désireux de protéger le secret entourant le pin's et le monde auquel il donne accès, Kaycey trouve de l'aide auprès d'un inventeur, ancien résident banni de ce monde, qui va lui en ouvrir les portes…

Difficile d'en dire plus sur "A la poursuite de demain" (distribué par Disney) sans effleurer d'un peu trop près les tenants et les aboutissants de son intrigue, à plus forte raison que l'univers foisonnant dépeint par le film ne se dévoile qu'au gré du mouvement perpétuel qui accompagne ses rebondissements. Fidèle à sa conception de l'architecture scénique comme point d'entrée ludique du spectateur dans le récit, Bird a visiblement profité de l'expérience glanée sur "Mission Impossible 4" (son premier film live, qui comptait notamment dans son casting… Simon Pegg !) pour pouvoir sereinement assumer le poids d'enjeux thématiques et narratifs complexes à travers des scénographies dont la densité n'a d'égal que la limpidité des enjeux s'y jouant.

Là ou dans son précédent film le dispositif, aussi brillant et jouissif soit-il, n'avait finalement d'autres horizons que l'immédiateté de l'action comme illustration malicieuse de son concept (une mission vraiment impossible), "A la poursuite de demain" catalyse l'expressivité outrancière (héritée de ses années dans l'animation) de l'interaction conflictuelle entre ses personnages et le décor dans lequel ils évoluent (celui-ci paraissant parfois littéralement s'animer-au sens de prendre vie- pour dialoguer avec les protagonistes) pour générer les informations dont le spectateur a besoin pour comprendre les enjeux. Une approche d'autant plus payante que le décor est ici directement soumis aux compétences d'ingénierie des personnages, ce qui nous gratifie de quelques séquences où l'inventivité frénétique dont Bird fait preuve dans la gestion de l'espace témoigne de sa capacité quasi-illimitée à rebondir sur des concepts casse-gueules (voir le climax), jusque dans une direction d'acteurs qui tutoie la perfection (mention spéciale à l'incroyable Britt Robertson).

De fait la fluidité avec laquelle le dispositif complexe de Bird dispense son office est d'autant plus remarquable que l'absence totale de concessions quand aux thématiques brassées par son discours à fort potentiel polémique (et traitées sans équivoque ici) appelait une excellence maintenue pour pouvoir regarder ses adversaires sans sourciller. Car "A la poursuite de demain" assume de se servir du ludisme de son dispositif pour amener le spectateur à regarder en face l'état une culture populaire ayant perdu sa capacité à se réinventer en cédant à la fétichisation de ses totems.

Ainsi, plutôt que de brocarder mollement la vague des remakes/reboot/séquelles sans viser personne, une façon de mettre les pieds dans le plat en évitant soigneusement de salir la semelle de ses chaussures, Bird n'hésite pas à mordre la main qui le nourrit en s'attaquant à la désertification de l'imaginaire de la maison-mère, qui retranche son aridité créative derrière la muséification de sa mythologie. Une analogie effectuée sans dire mot par Bird, dont le découpage purement sensitif s'en remet constamment aux affects du spectateur pour le laisser déduire de lui-même le propos formulé (voir la découverte enjouée de Tomorrowland par Kaycey au début du film, nanti d'un écho amer lorsqu'elle finira par physiquement y mettre les pieds), lui accordant ainsi le crédit dans son intelligence émotionnelle que les marchands lui refuse en sollicitant en permanence sa fibre nostalgique pour le faire réagir. Et puisqu'on est dans le défonçage de fausse idole, Bird y va franco et démonte le piédestal des chimères contemporaines sans peur du retour de flamme (le nihilisme satisfait, l'hypocrisie égalitariste, la vocation unilatéralement « divertissante » de la culture pop), et revendique avec aplomb son optimisme presque anachronique en ces temps de sinistrose institutionnalisée.

Effectivement, ça fait beaucoup pour un seul film, et la sanction au box-office ne valorise pas vraiment l'ode à la créativité formulée par son auteur (même si la responsabilité d'une promotion totalement aux fraises est une nouvelle fois engagée dans l'échec commercial qui est en train de se dessiner). En cela, "A la poursuite de demain" renvoie à un autre chef-d'œuvre maudit, le superbe "Happy Feet" de George Miller (cinéaste avec qui Bird partage cette idée de narration en mouvement perpétuel), qui articulait également son message vibrant d'espoir avec le constat alarmiste d'un monde au bord du gouffre, asservis par sa soumission aveugle à des dogmes erronés. Miller et Bird : deux réalisateurs pour lesquels le dialogue à même les moyens d'expression du médium entre le créateur et le récepteur constitue la condition sine qua non d'une culture vivante (et ce n'est pas le gigantesque "Mad Max Fury  Road" qui viendra nous dire le contraire).

Finalement, peut-être est-il en train de se tramer quelque chose dans la Mecque du cinéma... et comme nous le rappelle "A  la poursuite de demain", nous avons voix au chapitre. Rendez-vous en salles.

Auteur :Guillaume Meral
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