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A la rencontre de Forrester : Humanisme sur grand écran

Cinéma et littérature font rarement bon ménage et "A la rencontre de Forrester" le démontre bien. Pas seulement en raison des difficultés rencontrées par les réalisateurs, talentueux ou pas, qui s'aventurent sur les chemins de l'adaptation pour le grand écran d'œuvres littéraires.

On sait depuis longtemps que les grands livres ne donnent jamais de grands films. C'est ainsi. Et l'on pourra se consoler en pensant que Madame Bovary, A la recherche du temps perdu ou, autre exemple plus récent, American Psycho, ne perdent rien à demeurer des œuvres à lire. Bien au contraire. Personne ne devrait d'ailleurs s'en plaindre. Hormis les analphabètes, bien sûr.

Non, si le mariage du verbe et de l'image en mouvement s'avère si délicat, c'est aussi et surtout parce que la caméra n'est pas le meilleur outil pour décrire le processus mental qui mène à la création littéraire. Un exercice avant tout solitaire. A mille lieux de la création cinématographique.

Cette pensée est la première qui vient à l'esprit s'agissant d'"A la rencontre de Forrester", le dernier film signé Gus Van Sant, cinéaste talentueux dont il faudra bien un jour chercher à expliquer l'œuvre faite de nombreux égarements. Pourtant, immense paradoxe, "A la rencontre de Forrester" n'est pas un film raté.

En dépit d'une tendance à la caricature que Gus Van Sant ne parvient pas à éviter, comme cette idée de l'écrivain solitaire, alcoolique et misanthrope, vivant reclus chez lui, coupé du monde et qui ne porte des regards sur celui-ci que de sa fenêtre et seulement par jumelles interposées.

Ou encore les nombreuses oppositions jeune/vieux, blanc/noir, talent reconnu/talent prometteur, destin/ambition (...) sur lesquelles Van Sant appuie au risque de se répéter.

En dépit de ces caricatures, donc, le réalisateur livre ici un film dans la droite ligne de ses obsessions portant sur la filiation (son remake plan par plan de "Psychose"), la lutte contre l'establishment et le talent qui se transmettrait tel un témoin ("Good Will Hunting", "My Own Private Idaho"). Un film qui doit son pouvoir de séduction à cette valeur devenue si rare dans le cinéma d'aujourd'hui : l'humanisme.

En effet, "A la rencontre de Forrester" est avant tout un film profondément humaniste. Il en faut beaucoup pour faire aimer des personnages profondément américains (même si Sean Connery interprète Willliam Forrester, écrivain d'origine écossaise) animés par cette rage de vaincre, devant une machine à écrire comme sur un terrain de basket.

Il en faut aussi beaucoup pour rendre attachant un jeune noir de 16 ans (formidable Rob Brown dans le rôle du jeune Jamal Wallace) dont les talents littéraires et sportifs sont si grands qu'ils en deviennent scandaleux, voire suspects.

Non, grâce à la magie de Gus Van Sant, le spectateur se surprend à espérer un panier victorieux de Jamal, la résurrection de Forrester et, au final, la (recon)naissance du jeune écrivain parvenant enfin à couper le cordon qui le reliait à son modèle littéraire. Sans doute la séduction qu'exerce ce film doit-elle aussi beaucoup à la façon de filmer de son réalisateur qui aboutit à de pures merveilles comme à de grands ratages.

Parmi les scènes brillantes, chacun se souviendra d'un plan étonnant du visage de Sean Connery, planté au beau milieu du stade de base-ball qu'il fréquentait, enfant, en compagnie de son père. Ou d'une scène finale, magnifique, par laquelle Gus Van Sant filme sa vision de la liberté retrouvée d'un homme reprenant contact avec le monde : en faisant du vélo, dans les rues du Bronx. Superbe !

Quand aux ratés, fallait-il accentuer le côté misanthrope, méfiant et solitaire de l'écrivain en filmant ainsi ses yeux à travers un judas ? Ou en insistant sur les nombreux verrous qui protègent l'accès à sa porte. Pas sûr.

Film de commande passée par un Sean Connery que l'on a souvent connu moins inspiré, "A la rencontre de Forrester" est le film d'un cinéaste qui assume. Qui assume l'ombre évidente de Salinger, écrivain bien réel, celui-là, et dont Holden Caufield, le héros de l'Attrape-Cœur, serait un proche cousin de Jamal. Qui revendique le goût de la nostalgie, le respect de valeurs que beaucoup jugeront dépassées (le travail, le courage, la lutte) et la tradition d'une happy end, ici inévitable.  

Auteur :Philippe Schröder
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