Archives Critiques

A Scanner Darkly : Critique n° 1

25 ans après sa mort, Philip K. Dick continue d'influencer toute une génération de cinéastes fascinée par la complexité de son œuvre et par sa troublante modernité. Pourtant, persuadé de la fin imminente de l'Humanité, les récits d'anticipation de Dick (genre auquel "A Scanner Darkly" appartient) s'inscrivent systématiquement dans un futur proche du moins par rapport à l'époque de son auteur. Un parti pris périlleux puisque les années passant, ces récits d'anticipation risquent de devenir une vision démodée d'un futur fantasmé. Les romans de Philip K. Dick auraient-ils alors pris un coup de vieux ? Sûrement pas. Dire de Substance Mort, roman à l'origine du film de Richard Linklater, qu'il s'agit d'une œuvre dépassée reviendrait à affirmer que 1984 est totalement ringard car l'inquiétante vision du futur de Georges Orwell ne s'est pas réalisée (quoi que…).
 
Au-delà des repères temporels aujourd'hui datés, Substance Mort est en effet une œuvre maîtresse dans la carrière de Dick, un roman essentiel qui aborde tous les sujets chers à son auteur. Un livre très personnel également puisque l'écrivain le dédie à ses amis morts ou détruits par la drogue. Pourtant, un chef d'œuvre littéraire même transposé fidèlement sur pellicule ne garantit aucunement un bon résultat à l'écran.
 
Projet casse gueule et quasi expérimental dans le forme comme dans le fond (le film est d'ailleurs distribué par la branche indépendante de Warner), "A Scanner Darkly" ne parvient pas totalement à s'affranchir des limites d'un exercice de style parfois virtuose mais aussi redondant. Pourtant, il reste une tentative intéressante d'un travail d'adaptation à priori impossible.
 
D'une façon tout à fait générale, il semble que les versions hollywoodiennes des romans de K. Dick se divisent en deux grandes catégories. Tout d'abord, les quelques éclats de génie où de prestigieux réalisateurs se sont appropriés l'univers de l'auteur pour en faire des films personnels (Ridley Scott pour "Blade Runner", Steven Spielberg pour "Minority report"). Le reste se compose de nombreuses séries B d'action où seul le fil conducteur du livre est conservé ("Paycheck", "Impostor", "Planète Hurlante", etc.). Dans les deux cas, les metteurs en scène trahissent le matériau d'origine pour orienter leur projet cinématographique bien loin des sentiers de l'œuvre littéraire originale.
 
"A Scanner Darkly" s'éloigne clairement de ces approches en restant fidèle à la trame du livre ce qui n'est pas une mince affaire lorsque l'on voit l'extraordinaire complexité d'une intrigue qui flirte constamment entre rêve et réalité, folie et délire paranoïaque, film policier et science fiction. De plus, même s'il est constamment passionnant, Substance mort est un roman excessivement bavard, une caractéristique difficile à retranscrire sur grand écran sans plomber le rythme général.
 
De façon assez logique, le film de Richard Linklater n'échappe donc pas au piège de l'adaptation décalcomanie prouvant ainsi que la prose Dickienne n'est pas toujours soluble sur pellicule. Le parti pris de filmer les acteurs pour entièrement redessiner leurs traits en post production représente un choix esthétique particulièrement audacieux. Visuellement, l'immersion dans l'univers de l'(anti) héros Bob Arctor s'avère fascinante… du moins les premières minutes. Sur la durée, ce gimmick de mise en scène devient parfois un peu agaçant et il peut rapidement fatiguer les rétines sensibles.
 
Côté interprétation, les digressions de Robert Downey Jr sont impeccablement rendues tandis que Keanu Reeves parvient à rendre crédible la confusion désespérée de son personnage. Malheureusement, Linklater s'attarde un peu trop sur les trips hallucinés du trio vedette (Reeves, Downey Jr et Woody Harrelson). Ce qui passait sans problème dans le livre s'avère beaucoup trop long à l'écran. Par timidité ou excès de respect par rapport au roman d'origine, le réalisateur (également scénariste) n'ose pas raccourcir la trame ce qui est d'autant plus dommage qu'il aborde habilement le dernier acte de l'intrigue, définitivement la partie la plus réussie du livre / film.
 
Par contre, Linklater parvient totalement à retranscrire les thèmes chers à la littérature Dickienne et qui font de Substance mort une pièce maîtresse dans sa carrière. A l'image du livre, on retrouve en effet dans A scanner darkly les grands sujets de prédilection de la SF propre à son auteur : paranoïa du héros persécuté par sa hiérarchie ("Minority report"), omnipotence d'un état policier qui surveille les faits et gestes du commun des mortels (Coulez mes larmes dit le policier), inquiétude face à un monde où les sens trahissent l'esprit (Ubik). Linklater reprend également la vision pessimiste de l'humanité qui transparaît à travers tous les récits de K. Dick ainsi que sa méfiance vis-à-vis des puissantes corporations, thème central dans Substance mort mais également dans La vérité avant dernière.
 
Les fans du romancier seront donc probablement comblés par cette adaptation cinématographique tout comme les amateurs d'expérience nouvelle au cinéma. Imparfait, boiteux, souvent bancal, "A Scanner Darkly" reste pourtant une œuvre ambitieuse qui mérite, à coup sûr, les quelques efforts nécessaires pour plonger dans les abysses de ce trip filmique hors du commun.
Auteur :Frédérick Lanoy
Tous nos contenus sur "A Scanner Darkly" Toutes les critiques de "Frédérick Lanoy"