10 décembre 2019
Critiques

Ad Astra : Espace pas détente

La critique du film Ad Astra

Par Rayane Mezioud


Être rare, c’est être précieux et James Gray pourrait personnifier cet adage. En vingt-cinq ans de carrière, ce sont seulement sept films dont "Ad Astra" qui nous ont été offerts par l’un des cadors actuels du cinéma nord-américain et quand on sait à quel point la rentabilité de ces perles est désespérément basse, qu’il soit toujours dans le jeu après tant de performances financières dangereuses tient de l’heureux miracle, en particulier pour le spectateur. Parce que James Gray, c’est un savoir-faire prodigieux dans la narration qui passe par la mise au service du contenu d’une forme sophistiquée et fluide mais discrète et modeste même quand elle fait péter un morceau de bravoure au bon moment. La façade maîtrisée n’empêche jamais l’émotion de se frayer un chemin jusqu’au cœur du spectateur pour le mettre en pièces dans les derniers plans.

On ne rappellera jamais assez qu’être classique, c’est d’abord être classe, et le grand projet d’auteur de James Gray a été de sublimer des personnages contemporains ou issus des bas-fonds en les confrontant aux enjeux de la tragédie antique pour anoblir le prosaïque. Face à la fatalité et au déterminisme, pris dans des conflits familiaux convoquant leurs ascendants et impliquant leurs descendants sur plusieurs générations, les personnages de la classe populaire ancrés dans un quotidien souvent bien banal accédaient à des dilemmes que les grecs réservaient aux Grands de ce monde et gagnaient par là en dignité.

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Planète Interdite

Avec "The Lost City Of Z", James Gray réduisait déjà l’écart entre la condition sociale de ses personnages et la tragédie familiale dans laquelle ils étaient pris et "Ad Astra" prolonge la thématique de la fascination autodestructrice et aliénante pour des territoires inexplorés par l’Homme, fascination qui va déterminer l’avenir de la tribu.

Le Major Roy McBride, astronaute autiste qui vient de se faire larguer comme Leonard Kraditor au début de "Two Lovers", est envoyé à la recherche de son papounet Clifford, disparu alors qu’il était parti aux confins du système solaire chercher des formes de vie complexes mais qui pourrait avoir survécu puisque la Terre reçoit des surcharges en provenance de Neptune et que c’était justement la destination du patriarche.

La première heure de "Ad Astra" laisse tout de même un sentiment d’inaboutissement en dépit d’une propreté de fabrication qui est à mettre au crédit du découpage aéré de James Gray mais aussi des teintes nébuleuses apportées par Hoyte Van Hoytema, le Roger Deakins granuleux. Après un fabuleux premier plan assimilant le casque de l’astronaute à la planète Terre, "Ad Astra" atteint son apogée avec une scène vertigineuse autour d’une station d’observation s’élevant presque au-delà des cieux mais sans atteindre l’espace. Sorte de vide spatial de jour, cet entre-deux produit des images inédites dans un environnement visiblement soumis à son propre champ de gravitation.

Cette ouverture en apesanteur passée, l’exposition verbale semble ne pas savoir quand s’arrêter alors que le premier acte est fini. Le récit a beau suivre son cours, il semble paradoxalement délayer son introduction et privilégier la froide transmission factuelle à celle du sens de l’enchaînement des images tant il a d’informations à transmettre.

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Gravitics

En état de réception passive, le spectateur admiratif face à la forme se désinvestit encore un peu plus en raison du traitement de l’idiosyncrasie de son personnage qui rend "Ad Astra" encore plus théorique qu’il ne l’est déjà. Déconnecté des autres et surtout de lui-même, le personnage principal incarné par Brad Pitt s’est toujours regardé d’un regard extérieur.

Cette barrière entre le corps et l’esprit trouve une illustration cohérente mais périlleuse par le recours à la voix-off. A la fois facile et radical dans la mise à distance du spectateur vis-à-vis du récit pour le faire se synchroniser avec un protagoniste condamné à se sentir observer lorsqu’il agit, le procédé fait régulièrement grincer des dents par sa propension à simplifier la transmission d’informations mais procure parfois cette immersion paradoxale. Au détour de quelques ellipses et d’un plan où une forme spectrale se matérialise pour figurer Roy McBride sur un siège, James Gray parvient tout de même parfois à faire ressentir cette perception de côté par un langage purement visuel exprimant le dérèglement du temps et par là de la sensation de vivre les événements sans les vivre.

Mais assez joué les difficiles en pointant du doigt ce qui peut être remis en cause dans Ad Astra parce que ce n’est clairement pas avec cette oeuvre que James Gray aura commis sa première faute. La sidération provoquée par la beauté des images ne se dément jamais comme ne se dément pas la virtuosité de l’auteur à diriger ses interprètes. Il faut presque attendre une heure avant que le film n’abatte ses cartes et à partir de là, il ne faillit jamais aux espérances longuement entretenues.

Faisant de façon logique basculer le récit par un enchaînement de révélations rappelant à quel point le bonhomme sait raconter une histoire, James Gray dévoile le sens d’"Ad Astra" par le message sans filtre et ému que Roy McBride envoie à son père en prenant conscience de l’inévitabilité de ses mots et laisse la tragédie reprendre ses droits par une révélation du personnage de Ruth Negga. Le cinéaste va encore plus loin en tendant le père comme un miroir au fils pour lui faire prendre conscience de la nécessité de dépasser les conventions de la tragédie classique. Le motif de la quête illusoire, aliénante et destructrice est cette fois-ci employé pour réveiller un personnage pris dans la fatalité comme pour lui signifier qu’il doit s’en libérer par devoir d’humanité et d’évolution.

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L’amour filial brille dans les étoiles

Les préliminaires s’étendent mais valent le coup d’attendre. "Ad Astra" entretient la distance entre le spectateur et ce qu’il doit lui raconter au point d’à moitié le priver de la parfaite transmission de l’émotion par la narration qui caractérisait jusqu’alors l’oeuvre de James Gray mais la récompense est largement à la hauteur de l’attente. Clou du spectacle, les derniers plans entérinent l’évolution du cinéaste, s’émancipant de ses propres codes et de ceux sur lesquels ils se sont bâtis, et laissent rêver d’une suite de carrière passionnante.

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