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Adaptation : Faux-semblants

Auteur d'un premier film passablement secoué, "Dans la peau de John Malkovich", Spike Jonze aggrave son cas avec "Adaptation", plongée drôle et inventive dans le cerveau torturé d'un scénariste d'Hollywood chargé d'adapter un roman à l'écran et confronté au vertige de la page blanche. 

Impossible de raconter par le menu, sans risquer la surchauffe neuronale, une histoire empruntant de multiples chemins de traverse. Pour l'essentiel, le film épouse les trajectoires entrecroisées de John Laroche (étonnant Chris Cooper), trafiquant d'orchidées à la recherche d'une fleur fantôme, de Susan Orlean (Meryl Streep au sommet de son art), journaliste en quête d'un bon sujet pour le New Yorker et de Charlie Kaufman (Nicolas Cage au delà des superlatifs), scénariste empêtré dans l'adaptation du livre de Susan Orlean, Le voleur d'orchidées. Un récit à tiroirs, éclaté sur plusieurs années, qui, sur le papier, paraît quelque peu sinueux mais dont la vision à l'écran nécessite juste un peu plus d'attention qu'un pop-corn movie.

D'autant qu'autour de ces trois rôles principaux gravitent des personnages satellites comme le frère jumeau de Charlie (Donald interprété aussi par Nicolas Cage !) qui se met en tête de pondre le scénario d'un polar situé entre "Le Silence des Agneaux" et "Psychose" ! (les scènes où les frangins discutent cinéma sont d'une franche hilarité). Le film est d'ailleurs, dans sa première partie, une vertigineuse mise en abyme du 7ème art puisque le scénariste sue sang et eau pour tenter de transposer à l'écran cette histoire de chasseur de fleurs rares ; soit la projection décalée du vrai Charlie Kaufman, le scénariste de ce film !

Un double pour exorciser doutes existentiels et impasses d'écriture tandis que la séquence d'ouverture montre Charlie Kaufman (le faux) prié de quitter le plateau du film "Dans la peau de John Malkovich", tiré du scénario de Charlie Kaufman (le vrai) ! Un aller-retour percutant et vif entre fiction et réalité où Spike Jonze filme les contradictions, hésitations et incertitudes d'un scénariste rongé par l'impossibilité d'enchaîner deux idées cohérentes.

Un matériau certes narcissique, où le cinéma se regarde bafouiller sa grammaire puis s'inventer sous nos yeux effarés, mais suffisamment pétri d'humour et de tensions dramatiques pour nous captiver et toucher. Car, au delà de la fulgurance d'une histoire enchevêtrée sur plusieurs niveaux de lecture, "Adaptation" secrète de beaux moments d'émotion où Spike Jonze touche à l'universel.

Moins brillante mais certainement plus dense que son premier opus, la deuxième oeuvre du cinéaste américain n'en demeure pas moins un miroir astucieux et pénétrant des affres de la création artistique. Un film réjouissant, et fascinant à bien des égards, où Spike Jonze démonte certains rouages de la machine cinéma et contourne les règles du jeu (le fameux processus d'identification du spectateur) mais nous emporte jusqu'au terme de son jeu de dupes avec une séquence finale en guise de clin d'œil aux films à suspense débités au kilomètre par les studios hollywoodiens. 

Auteur :Patrick Beaumont
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