2 décembre 2020
Critiques

ADN : Maïwenn au sommet

Par Martin Thiebot

Il y a 14 ans, sortait au cinéma "Pardonnez-moi", le premier long-métrage de Maïwenn Le Besco, dite Maïwenn. Un film novateur d’une violence inouïe dans lequel la jeune comédienne réglait ses comptes avec toute sa famille. Le parallèle avec "ADN" est évident, puisque dans son cinquième film, Maïwenn renoue avec l’autofiction - bien qu’elle récuse le terme de « film autobiographique » - et met à nouveau en scène une famille aux relations conflictuelles. Mais la comparaison s’arrête là : le style de la réalisatrice s’est étoffé, a gagné en virtuosité tant sur le fond que sur la forme.

Au début du film, toute la famille est réunie autour d’Emir (Omar Marwan), le patriarche atteint d’Alzheimer, pour découvrir un livre sur la vie de ce dernier. Comme dans pratiquement tous ses précédents films - "Mon roi" faisant figure d'exception -, Maïwenn interprète le rôle principal, en l’occurrence celui de Neige, l’une des petites filles d’Emir. Une scène d’exposition qui nous présente brièvement les nombreux protagonistes et constitue une première approche de leurs personnalités et des relations entre eux avant la mort du vieil homme, qui surviendra le lendemain matin.

Commencent alors pour la famille les préparatifs de la cérémonie de crémation, qui nécessitent de se mettre d’accord sur tout un tas de détails : la matière du cercueil, le costume du défunt, le lieu de la cérémonie… Une situation qui engendre de nombreuses disputes, alors que chacun essaie tant bien que mal de faire son deuil. Se succèdent ainsi des scènes collectives où les répliques fusent, nous dévoilant les rivalités et les complicités qui se sont constituées au fil du temps. À cet égard, la manière dont est construit "ADN" n’est pas sans rappeler "Polisse", le troisième film de Maïwenn, lequel donnait déjà à voir un enchevêtrement de relations au sein d’un groupe. À la différence qu’il ne s’agit plus ici d’une brigade de police, mais d’une famille.

Un désaccord majeur porte sur ce que l’on montrera à son hommage de l’engagement religieux du grand-père, anticlérical dans sa jeunesse mais pratiquement converti à l’islam à la fin de sa vie. Se pose ainsi la question de ce qui reste des Hommes après leur mort, de ce qu’on retient d’eux une fois qu’ils ne sont plus. « Être mort, c’est être en proie aux vivants », écrivait déjà Jean-Paul Sartre en 1943 dans L’Être et le Néant. De ce fait, pour la famille de Neige, toute la difficulté est de conjuguer la pluralité des images qu’Emir a laissées à chacun de ses membres avec l’organisation d’une unique cérémonie d’adieu, dans laquelle tout le monde pourra se retrouver.

Si le sujet du film peut de prime abord paraître plombant, on rit pourtant davantage devant le drame "ADN" que devant la plupart des films estampillés « comédies ». En effet, au milieu de la colère et du chagrin, la dédramatisation s’avère nécessaire pour ne pas sombrer, tant pour les personnages que pour le spectateur. En l’espace de quelques secondes, le film arrive donc à nous faire passer des larmes au rire sans que l’on ne s’y attende vraiment, et ce avec une étonnante fluidité. C’est là toute la force du cinéma de Maïwenn : le grotesque y côtoie le sublime avec un naturel déconcertant.

Après la crémation et la récupération des cendres par Neige - offrant au passage un dialogue émouvant entre une mère et sa fille -, le film prend un tournant en se recentrant sur son héroïne. Cette dernière, bouleversée par la disparition de celui qui faisait office de pivot dans une famille dysfonctionnelle, va développer une véritable obsession pour ses origines. Une obsession qui passera par un test ADN, mais aussi par la lecture de livres et le visionnage de documentaires sur le pays de son grand-père : l’Algérie. Parmi les livres lus par Neige, se trouve L’Art de perdre d’Alice Zeniter. Et l’on ne peut s’empêcher de comparer les deux œuvres, tant les problématiques soulevées sont similaires. Présente à l’avant-première lilloise, Maïwenn a d’ailleurs confié avoir eu comme projet d’adapter le roman au cinéma, avant qu’on ne lui fasse savoir que les droits avaient déjà été cédés.

Dans cette deuxième partie, "ADN" perd un peu de son éclat, quasi-abandon des scènes de groupes oblige, mais gagne en réflexivité, questionnant les thèmes universels de l’identité et de la transmission. Enfin, il est indispensable de souligner que ce film fait du bien. D’abord, parce qu’il est une ode au multiculturalisme, bienvenue en ces temps de repli nationaliste. Ensuite, parce qu’il affirme que de l’obscurité peut naître le meilleur, en témoigne une dernière scène chargée de symboles, accompagnée des vers sublimes de Grand Corps Malade déclamés par le chanteur algérien Idir.

Le jeu des comédiens est toujours juste, frôlant la perfection. Maïwenn est impeccable dans le premier rôle, Louis Garrel est prodigieux, Fanny Ardant n’a jamais été aussi lumineuse. Ces acteurs confirmés donnent la réplique aux révélations Caroline Chaniolleau, Dylan Robert et Florent Lacger, qui brillent également par leur prestance. En outre, un scénario d’une quarantaine de pages laissant une grande part à l’improvisation et une caméra qui n’est jamais fixe sont autant d’éléments qui renforcent le réalisme, omniprésent à l’écran. Avec "ADN", Maïwenn confirme qu’elle fait partie de ces nouveaux cinéastes qui savent merveilleusement bien retranscrire le réel, tout en ayant une manière unique de mettre en scène les relations sociales et les sentiments humains.


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