29 juillet 2021
Critiques

Adolescentes : Le girlhood de Brive

Par Estelle Aubin

Sorti en salle le 9 septembre dernier, "Adolescentes", le documentaire de Sébastien Lifshitz distribué par Ad Vitam, suit deux camarades de classe, Anaïs et Emma, à l’orée de l’âge adulte. Pendant cinq ans, le réalisateur s’est approché au plus près d’elles, a enregistré des bouts de vie, anodins ou existentiels, qui font l’adolescence et dessinent leurs lendemains. Un film tout en grâce et en nostalgie.

Elles sont deux filles, deux amies, l’une, Emma, est brune et mélancolique, l’autre, Anaïs, châtain et solaire. Sur les premières scènes, elles ont treize ans, sur les dernières, dix-huit. Sébastien Lifshitz filme ces deux adolescentes pendant cinq ans, à cet âge des premières fois, décisif et sournois. Le documentaire est somptueux. Deux heures quinze durant, on repasse son bac, on confronte sa mère, on sort en boîte, on embrasse, on questionne. Une immersion intimiste à Brive-la-Gaillarde, où la catharsis fonctionne à plein régime. Ça rit, ça pleure, ça vit, ça soulage.

Et le temps passa

Premier tour de force du documentaire, filmer le cycle de la vie. À travers 500 heures de rush, cinq ans de tournage, Sébastien Lifshitz capte l’écoulement du temps et ce qu’il nous fait. En cinq ans, les yeux des deux protagonistes s’éclaircissent, le trait d’eye-liner s’estompe, les visages deviennent adultes et carrés. C’est un film sur la construction identitaire, dans tout ce qu’elle a de plus ordinaire. Tous les grands thèmes y sont abordés. L’école, l’amour, les parents, le deuil, le corps. La vraie vie, avec tous ses moments invisibles qui forgent plus qu’il n’y parait. Les devoirs, les incompréhensions, les engueulades, les choix d’orientation, les saisons qui défilent, le temps qui passe. Voir les deux amies s’affirmer par-delà les règles de bienséance, est réjouissant, inspirant.

Une histoire d’affirmation

Si l’adolescence est, pour certains, l’âge du doute, Sébastien Lifshitz nous montre deux filles qui affirment, contre vents et mères. « Je m’en fous, la dame elle a dit que j’étais belle », lâche Anaïs à sa maman, sommée de lui faire la leçon sur son poids. « Puisque c’est ce que je veux faire, j’irai à la fac », insiste Emma, quand vient la discussion (houleuse) sur les études supérieures. Toute la violence et la profondeur de la relation mère-fille transparaît à l’écran. Revient à l’esprit la phrase de Descartes, « le moi se pose en s’opposant ». Il faut dire « je » pour devenir adulte. Ces filles-là ne s’en privent pas. Leur spontanéité crève l’écran. Leur lueur éclate. Il y a urgence à exister. Chaque scène, aussi familière soit-elle, révèle l’intensité de l’adolescence. Le septième art n’y est pas étranger. La réalisatrice Claire Denis, qui a travaillé au côté de Sébastien Lifshitz, le dit bien : « Un film, c’est la vie au carré, la vie démultipliée. Tout y est fort et nécessaire. La vie, le souffle, le paysage, le vent, un visage qui dit tout. Tout doit frémir dans un film ». Telle est la puissance du cinéma.

Un film social, sinon politique

Nous voilà plongés dans la ville moyenne de Brive-la-Gaillarde, passant des salles de classe aux plans d’eau, des quartiers résidentiels verdoyants aux maisons mitoyennes. Sans jugement ni cynisme, la question de classe imprègne tout le film. Anaïs, extravertie et volubile, vient d’un milieu social peu aisé, où faire des études n’est pas une évidence. Quand Emma, plus pudique et secrète, subit la loi de sa mère, autoritaire, qui lui impose la classe prépa. Les déterminismes sociaux rattrapent vite leur amitié. Inéluctablement ?

Sébastien Lifshitz n’élude pas non plus l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, ni les attentats de Charlie Hebdo en 2015 et du Bataclan en 2016. Quand les jeunes se regroupent, se taisent ou s’insurgent, il laisse sa caméra les enregistrer. Et dessine, en creux, le portrait de la France de 2010, avec ses fractures sociales et ses soubresauts politiques. À l’histoire individuelle, se mêle vite celle collective. Constat sans appel : l’intime est bel et bien politique.


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