Critiques

Agents Très Spéciaux : La critique

S'il y a bien une chose que l'on ne peut pas reprocher à Guy Ritchie, c'est la constance avec laquelle il est parvenu à rester lui-même depuis ses débuts, conservant, au fil du temps, cet inlassable doigté dégoulinant du cholestérol postmoderne méta/cool qui gangrena le polar après que le triomphe de "Pulp Fiction" instaura Tarantino en nouvel abécédaire des jeunes cinéastes d'alors.

Dire que Ritchie incarne le parfait prototype d'une époque plus ou moins révolue s'avère en dessous de la vérité si l'on considère que depuis son diptyque "Arnaques, Crimes et Botanique" / "Snatch", l'ex de Madonna n'a pas fait évoluer d'un iota une conception du cinéma basé sur le relativisme cool, l'iconoclasme balancé au pistolet à peinture, et cette obsession du culte à tout prix, qui s'exprime notamment dans ces bon mots assénés par des personnages excessivement flegmatiques. En d'autres termes, cette propension, si caractéristique de sa génération, à faire le malin en faisant du pied à la connivence de son public, signe d'époque devenu chez lui une marque de fabrique à part entière, qu'il perpétue de films en films depuis maintenant 20 ans.

Même son passage à Hollywood n'a pas entamé l'intégrité de son identité artistique au-delà des ajustements d'usage, la Mecque du cinéma carburant à une potion magique similaire depuis maintenant une décennie. En bref, Ritchie évolue  comme un poisson dans l'eau sans avoir l'air de lutter pour rester à flots, et la patine immédiatement identifiable de son nouveau film ne fait qu'entériner la position enviable qu'occupe le golden-boy briton au sein de l'industrie.

Reprenant les grandes lignes de la série TV culte des années 60 dont il s'inspire (deux agents secrets ennemis, l'un américain l'autre soviétique, sont contraints par leur agence respectives de faire équipe pour contrer une menace susceptible de ruiner l'équilibre des pouvoir)s), "Agents Très Spéciaux" témoigne, dés ses premières minutes, de la présence ostentatoire de son auteur derrière la caméra. Y compris quand les 20 premières minutes manquent de nous convaincre qu'il mettait enfin son talent à croquer des dispositifs scéniques ludiques pour servir autre chose que sa soif inexorable de décalage.

Las, passé cette exposition dont on retiendra une caractérisation judicieuse des personnages (dont bénéficie en grande partie l'agent russe incarné par l'excellent Armie Hammer) et une dynamique relationnelle s'édifiant intelligemment dans l'action, "Agents Très Spéciaux" retombe bien vite dans la routine ritchienne. Entre pose cool à tous les étages et effets de style s'annulant sous l'accumulation, on retrouve le réalisateur de "Snatch" en terrain connu, y compris lorsqu'il tombe dans la parodie involontaire quand les gimmicks convoqués semblent mettre en scène leur propre vacuité (on s'en souviendra de ce split-screen sorti tout droit d'un sketch du "Saturday night live").

De fait, "Agents Très Spéciaux" (distribué par Warner Bros. France) marque d'une certaine façon un point limite dans la démarche de son auteur, qui ne peut s'empêcher de pisser pour marquer son territoire au détriment des besoins du film. On flirte ainsi avec les limites de l'abstraction au détour de certaines scènes dont la conception se met ouvertement en travers de la compréhension intuitive des enjeux, comme si le cinéaste tenait à tout prix à conserver artificiellement une longueur d'avance sur le spectateur. Jusqu'à tomber dans le ridicule achevé, comme ce climax qui essaye de jouer la carte du master-plan sophistiqué quand chacune de ses ficelles tombe sous le coup d'une transparence grotesque.

On flirte même avec la condescendance quand Ritchie essaye de réintroduire à la massue le sous-texte crypto-gay présent dans les "Sherlock Holmes", ou utilise l'ellipse dans une tentative de parti-pris anti spectaculaire totalement à côté de la plaque. N'est pas Matthew Vaughn qui veut, et  Ritchie ne s'est vraisemblablement toujours pas décidé à concevoir ses films autrement que comme une succession décousue et stérile de punchlines (esthétiques et orales). De quoi alimenter l'inquiétude quand la sortie prochaine de son adaptation de la légende du Roi Arthur...

Auteur :Guillaume Meral
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