6 décembre 2019
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A.I. Intelligence artificielle : Kubrick contre Spielberg ou le triomphe de personne

A qui attribuer la paternité d'un film ? 

Les jeunes turcs des Cahiers du cinéma se posaient la question en distinguant les films de scénaristes et les films de cinéastes, c'est-à-dire les films d'Auteurs. Se posant la même question dans son ouvrage Esthétique et psychologie du cinéma, Jean Mitry répondait « c'est, du scénariste, du metteur en scène ou du dialoguiste, celui dont la personnalité l'emporte; celui qui a su imposer le plus sûrement sa volonté créatrice ».

A l'image de son héros, l'enfant-robot David, qui recherche sa mère durant des années, le film ne cesse de rechercher sa véritable identité, passant de la personnalité d'un père à celle d'un autre, oscillant entre le divertissement de qualité (tendance Spielberg) et la réflexion pessimiste sur l'humanité de demain (tendance Kubrick). Il en résulte un film boiteux, beau, parfois fascinant mais incroyablement long et mièvre dans sa dernière partie.

La construction du film est tout à fait Kubrickienne. A. I. se divise en trois parties distinctes (une structure qui rappelle celle de 2001 ou de Full metal jacket) :  

1) l'intrusion de David (Haley Joel Osment), un Méca c'est-à-dire un robot ressemblant à un être humain, dans la famille Swinton qui « remplace » leur enfant naturel malade. Considéré comme dangereux, Monica (Frances O'Connor), la mère adoptive, décide de se débarrasser de David et l'abandonne dans un bois.

2) David découvre le monde. Un monde horrible où les humains (les orgas) organisent des fêtes violentes en détruisant les robots destinés à la casse. Il se fait un ami en la personne de Gigolo Joe (Jude Law) qui lui fait découvrir Rouge City, la ville du sexe. David n'a qu'une envie, trouver la Fée bleue comme Pinocchio, pour devenir un vrai petit garçon et se faire aimer de Monica.

3) Cette recherche va s'étaler sur plus de 2000 ans. Grâce aux extra-terrestres, David pourra obtenir une journée en compagnie de sa mère et s'endormir à ses côtés. 

On a sans cesse l'impression que Spielberg veut prouver à tout prix que A. I. est bien son film et cherche à se débarrasser de la présence écrasante de Kubrick en usant de l'auto-référence. En effet, bon nombre de scènes nous rappellent certains films de Spielberg: le comportement de David dans la famille renvoie à celui d'E.T., les scènes où celui-ci fait semblant de manger rappelle une scène similaire dans Hook, les extra-terrestres de l'épilogue ressemblent à ceux de Rencontres du troisième type...

Si le meilleure partie est incontestablement la première avec la présence terrifiante et impressionnante du jeune acteur, Spielberg ne semble pas maîtriser la découverte par David du monde extérieur. Le puritanisme des américains n'est plus à prouver. En bon américain qu'il est, Spielberg ne sait que faire de Gigolo Joe, le robot sexuel de Rouge City. Son cinéma n'a jamais été très charnel, ni même sensuel, c'est donc pour cette raison qu'il se débarrasse assez rapidement de ce personnage qui peut évoquer le héros d' Orange mécanique.

L'épilogue, trop long, est symptomatique de l'ensemble du film. Alors que cette ultime partie fait penser à la fin de 2001 (lorsque la caméra survole rapidement un New-York immergé par la fonte des glaces et lorsque David fait un bond dans le temps de plus de 2000 ans...), Spielberg conclue son film de la façon la plus mièvre. Ce long voyage de David se conclue par une simple journée passée auprès de sa mère. Le seul souhait de l'enfant se résume à dormir auprès d'elle. Croyez-vous que Kubrick, grand misanthrope et pessimiste absolu, aurait conclue le film de cette façon ? Pour Spielberg, le monde des adultes est le monde des méchants, seuls les enfants ou les adultes qui n'ont pas grandi trouvent grâce à ses yeux. Kubrick avait une vision plus noire, plus ambigu de la nature humaine. Parfois, on retrouve cette noirceur lorsque David, fou de colère, détruit le méca qui lui ressemble. Pourquoi Spielberg n'a-t-il pas été plus loin dans cette ambivalence du personnage qui réclame un droit d'accès à l'humanité mais reste finalement un robot aux réactions parfois violentes ? Pourquoi Spielberg a-t-il sacrifié le décor de cette ville effrayante pour se concentrer sur cette quête de la Fée bleue ? Pourquoi sa vision du futur est-elle si réductrice, si décevante ?

On comprend l'ambition de Spielberg : être pris au sérieux par la critique tout en continuant à satisfaire son public. Mais à force de chercher le divertissement à tout prix, il est passé à côté d'un grand film. Kubrick en aurait fait une fable noire sur l'humanité de demain où les humains auraient été plus dangereux que n'importe quel robot (ce que l'on discerne dans la séquence du « Flesh Fair » mais trop rapidement...), Spielberg, lui, a pris l'option du conte de fée où un robot souhaite devenir un humain pour pouvoir s'endormir auprès de sa mère...
Auteur :Christophe Roussel
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