13 novembre 2019
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Akoibon : La critique du film

Avec "Akoibon", l'hostilité accueillant la deuxième réalisation d'Édouard Baer dans un large pan de la critique cinématographique mérite qu'on y prête attention car elle est symptomatique d'une tendance très française au cloisonnement des registres. Si, au Japon par exemple, personne ne s'étonne de voir un Kitano aligner les sketches scato-navrants à la télévision et les chefs-d'oeuvre sensibles au cinéma, voilà un grand écart presque impensable dans nos contrées. Aux trublions (les "comiques") désireux d'investir le grand écran, s'offrent deux possibilités : l'option grand-rôle-à-contre-emploi-dans-un-film-respectable (et-si-possible-très-triste), appelons cela le syndrome "Tchao Pantin", et le sketch télévisé étiré sur une heure trente taillé pour le succès et la promo chez Arthur, en-dehors de quoi, circulez, y a rien à voir.

Difficile donc de s'imposer légitimement "Auteur" surtout lorsque, comme Édouard Baer, on veut tout - et on donne tout - c'est-à-dire le drôle, le pas drôle, l'inquiétant, le foireux, la poésie, le n'importe quoi et le vertige. Pourtant, le singulier animal a des ancêtres et non des moindres : on songe à Jean-Pierre Mocky, Bertrand Blier dans ses meilleurs moments, Alain Cavalier (celui du "Plein de Super"), etc... Déplacées, ces références au sujet d'"Akoibon" ? Non, pas plus que John Cassavetes, Raoul Ruiz ou Spike Jonze.

C'est vrai, le film d'Édouard Baer est loin d'égaler la plupart des oeuvres des cinéastes cités, il comporte de nombreux moments de faiblesse (tout de même élégamment sollicités par le régime narratif du film), il ne parvient pas à oublier tout à fait - comme il semble le désirer de concert avec son auteur - le "devoir" d'être drôle ni à éviter les pièges de la casse-gueule pratique qu'est la mise en abyme. Oui, mais. Mais il réserve, au spectateur qui fera fi des balisages, de vrais moments de cinéma, de bon cinéma. Cette lumière si particulière, cette façon de sauver la dégénérescence du genre-parodie par la grâce de l'hommage mélancolique, cette attention à la "musique"naturelle de chaque personnage, de chaque atmosphère, etc...

Des séquences superbes autour du couple Poelvoorde-Mastroianni à la poésie des apparitions nocturnes de personnages issus de films de genre, venus d'on ne sait où, en passant par le pathétique et magnifique Jean Rochefort et les incursions de la "troupe"habituelle du cinéaste, "Akoibon" est un film qui semble ne pas savoir où il nous mène; mais nous sommes heureux d'y aller, et tant mieux si ce bonheur se teinte d¹inquiétude, d'étrangeté. Édouard Baer confirme donc, après une "Bostella" très réussie, qu'il est un cinéaste ambitieux sous son apparente désinvolture à laquelle certains voudraient le réduire.

Espérons qu'il aura l'occasion d'exercer à nouveau ce talent que l'on souhaite voir s'épanouir. Aller goûter "Akoibon" est un bon moyen de s'en assurer.
Auteur :Rémi Boîteux
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