6 décembre 2019
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Akoibon : Une phrase révolutionnaire

« La littérature n'est plus l'écriture d'une aventure mais l'aventure d'une écriture. » Signée Jean Ricardou.

Sans faire une explication de texte, il convient de voir que la littérature puis l'art en seront à jamais changés. Et puisque l'on évoque ici le cinéma, laissons de côté l'écriture. Au cinéma, l'accent est parfois mis sur la façon même de construire les films. Plus question de donner l'illusion d'une aventure qui se déroulerait sous les yeux des spectateurs.

Avec l'arrivée notamment du Nouveau Roman dans le domaine du septième Art, des réalisateurs se sont mis à réfléchir sur le statut même du film, des acteurs, de la réalisation. De La Nuit américaine au violent et jouissif C'est arrivé près de chez vous, les mises en abyme se sont multipliées.

Eh ! bien, Edouard Baer, comique troupier lunatique, peut remercier le Nouveau Roman. Car, son fond de commerce, c'est de rappeler que les films ou les sketchs qu'il écrit ne sont pas une fausse réalité mais plutôt le résultat d'un processus de création. En bref, le personnage que vous voyez à l'écran, n'est en fait que l'acteur qui joue.

Dans le premier film qu'il avait réalisé, "La Bostella", il mettait en scène sa bande d'amis, héritée du Centre de visionnage de Canal +, se réunissant dans une maison de campagne pour mettre au point une émission de télé devant être enregistrée à la rentrée. Les fans du trublion avaient salué le génie alors que les autres, majoritaires, avaient crié au scandale. Résultat : un bide au ciné. Un film culte en DVD.

Avec "Akoibon", on croit tout d'abord assister à la première véritable réalisation d'Edouard Baer. Une histoire sérieuse bien que farfelue (un petit escroc doit ramener à la marraine de la mafia locale le patron d'un cabaret has been perdu sur une île peuplée de personnages étranges) et des personnages animés de désirs et devant surmonter des obstacles afin de parvenir au bout de leur quête. Le schéma d'un récit.

Alors le réalisateur-acteur-scénariste, met le paquet. Casting impressionnant : Jean Rochefort, Chiara Mastroianni, Benoit Poelvoorde, Jeanne Moreau, etc. Et un effort pour banaliser un humour que l'on qualifie aisément de surréaliste. "Akoibon" construit une véritable atmosphère entre comédie française et film étrange à la Lynch (des personnages déguisés en femmes dansent dans une piscine en mimant un air d'opéra).

Mais tout d'un coup, patatras ! Brusque virage à 180°, Edouard Baer embarque tous ses acteurs dans un extra-ordinaire voyage que l'on parvient difficilement à comprendre dans les premières minutes. Alors que la première idée développait le talent d'Edouard Baer à faire rire (parfois un peu facilement), la seconde permet des instants franchement divertissants et des interrogations intéressantes.

Lorsqu'une caméra vous filme, êtes-vous dans la réalité ou dans un film ? A partir de quel moment parle-t-on de réalité, de fiction ? Et rejoint même le Paradoxe du Comédien de Diderot : un acteur doit-il se fondre totalement dans son personnage au point d'en éprouver ses sentiments ? Ou au contraire reste-t-il avant tout lui-même ?

Reste que les deux parties du film ne s'accordent pas tout à fait ensemble. On cherche l'unité dans ce foutoir. Foutoir ne signifiant pas chez Edouard Baer médiocrité. D'autant qu'ici, il semblerait que le comédien n'ait pu faire tout ce qu'il voulait. Entre les situations comiques et surréalistes qu'on appréciait dans "La Bostella," il y a d'autres instants bien plus rigides et classiques. Comme s'il fallait lier les sketchs entre eux. Soit. Cela plaira aux non-adeptes de Baer. Peut-être un peu moins aux autres.

Les acteurs s'amusent (étrangement, Poelvoorde moins), le réalisateur aussi, les spectateurs aussi. Peut-être cela suffit-il à faire un bon film. Mais peut-être que non. Car, le film s'efface rapidement. Et l'on comprend difficilement pourquoi toutes les interrogations des dernières minutes ne sont pas délayées tout au long du récit. Ce qui a pour conséquence d'aboutir à une gigantesque rigolade bâclée sur la fin pour atteindre le format quatre-vingt dix minutes. 

En somme, une bonne comédie. Juste cela.

Auteur :Matthieu Deprieck

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