11 décembre 2019
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Ali : Un homme d’exception

"Plus tu deviens toi, plus tout devient irréel" John Lennon. Dix ans de la vie de l'un des plus grands boxeurs de tous les temps. Voilà ce que raconte le film de Michael Mann, mais pas seulement. Car, entre 1964 et 1974, les Etats-Unis changent d'époque et basculent dans un autre monde. De l'envoi des troupes américaines au Viêt-Nam à la défaite des G.I., de la promulgation de la loi sur les droits civiques qui bannit officiellement la ségrégation raciale à l'émancipation politique et sociale des afro-américains en passant par l'assassinat de Malcolm X, de l'émergence des Beatles à l'avènement de la funk music, l'Amérique percute de plein fouet les métamorphoses radicales de cette époque bouillonnante. Muhammad Ali, lui, conquiert son premier titre de champion du monde des poids lourds à 22 ans, puis se voit destitué de sa couronne avant d'entrer, en 1974, dans la légende du sport mondial avec une stupéfiante reconquête.

Dès les premières minutes, Michael Mann expose avec virtuosité ce qui sera l'épine dorsale de son film : la boxe à travers l'entraînement d'un bel athlète de 22 ans à l'extraordinaire jeu de jambes, à la souplesse féline et aux coups décisifs; la musique avec le concert de Sam Cooke, chanteur de rythm & blues en vogue; la ségrégation raciale avec ce bus coupé en deux par la couleur de la peau; la politique et la religion enfin avec un discours virulent de Malcolm X dont Ali deviendra l'ami jusqu'à l'assassinat de la figure emblématique des Black Muslim.

Passé ce prologue, le spectateur suit les pas de ce boxeur toujours en mouvement ("Danse" lui conseille son entraîneur lors d'un combat) doublé d'un redoutable tribun dont les provocations verbales font les délices de la presse et du public. Le premier combat à l'écran (Sonny Liston contre celui qui s'appelait encore Cassius Clay) ne déçoit pas. Car comment filmer un match de boxe après l'insurpassable "Raging Bull" de Martin Scorsese ? Michael Mann répond subtilement à la question en conjuguant efficacité et sobriété dans les corps à corps tout en évitant la surenchère de la violence.

Même s'il n'esquive pas l'impact des coups mais sans verser dans l'esthétisme racoleur.  Devenu le "champion du peuple", Clay est baptisé Muhammad Ali par Nation of Islam dont il est l'un des fidèles. Pourtant, et le film souligne finement ces ambiguïtés, sa foi musulmane se heurtera souvent à son amour des femmes (il s'est marié quatre fois). Ce que montre cette scène où il cède à sa première épouse qui veut bien se convertir mais ne pas renoncer à sa garde-robe sexy.

Plus tard, alors que son "frère musulman" lui demande de répudier sa femme, son frère de sang lui reprochera violemment ses faiblesses devant une autorité religieuse qui profite de la notoriété du boxeur. Laquelle n'aura aucun scrupule à l'exclure lorsque Ali sera accusé de déclarations anti-patriotiques et refusera d'incorporer l'armée en pleine guerre du Viêt-Nam tandis que les émeutes embrasent l'Amérique. Privé de licence et bientôt ruiné, il sera réhabilité avant de repartir à la conquête de son titre avec une rage de vaincre intacte.

Un personnage unique dans une époque tourmentée, un sujet exceptionnel pour un réalisateur comme Michael Mann qui, lui aussi, a connu une traversée du désert avant de retrouver les faveurs des producteurs depuis dix ans. Si le film tient largement ses promesses quant à l'évocation historique, il peine à nous émouvoir avec le portrait de cet homme d'exception.

Et ce malgré la très belle dernière partie du film (les préparatifs et le combat contre Foreman à Kinshasa et la folie qui entoure le champion). Non que le talent de Will Smith ne soit en cause (il est plutôt convaincant et la justesse de sa composition devrait lui valoir l'Oscar) mais la mise en scène, aussi brillante soit-elle, demeure souvent à la surface du personnage et de ses contradictions comme si le mystère Ali ne pouvait être dévoilé. Un regard presque extérieur qui faisait la force d'un film comme "Révélations" (où Michael Mann démontait les rouages cachés de l'industrie du tabac) mais qui s'avère ici inadéquate pour une figure aussi passionnée et passionnante que Muhammad Ali.

Reste un film qui se regarde avec plaisir comme un livre d'Histoire où s'immisce l'histoire d'un homme à la trajectoire unique. 

Auteur :Patrick Beaumont
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