Critiques

American Bluff : Une immersion totale

Par Christopher Ramoné


"American Bluff" a finalement ce que les blockbusters (des personnages) et les films indépendants directement tournés vers l'intelligentsia (un scénario assoupli) n'ont pas.

Le FBI fomente en sourdine avec deux escrocs façon Bonnie & Clyde tout un stratagème pour piéger quelques politiciens corrompus, et voilà que "American Bluff" prend un sujet politique sans essayer une seule seconde d'en tirer une dimension documentaire ou engagée. Le génie de David O. Russell, c'est de prendre un sujet sans chercher à y rester fidèle, pourvu que le bluff dirige le spectateur vers une galerie de personnages hauts en couleur.

Le talent de ce réalisateur, à qui l'on doit "Les Rois du Désert", "J'adore Huckabees", et les multi-primés "Fighter" et "Happiness Therapy" (ses deux derniers, dont il prend les éléments forts en termes d'acteurs pour les réunir dans American Bluff), c'est de peindre des personnages captivants tant sur le fond que sur le forme, le tout en 2h10 dans ce qui relève d'un film choral. Il en avait fait avec "Happiness Therapy" et "Fighter" une marque de fabrique, offrant à ses acteurs l'occasion de remporter les prix les plus prestigieux, mais David O. Russell réussit là où beaucoup de directeurs et metteurs en scène de cassent les dents. Sa méthode consiste à écrire pour ses acteurs, et de laisser ses derniers s'approprier les personnages en question...

Cela donne un Christian Bale bedonnant, adepte de la transformation physique, magnétique et indécis, mais assurément réussi. Cela donne une Jennifer Lawrence, qui bien que second rôle féminin, nous offre la composition démente d'une Rosalyn Rosenfeld (femme d'Irvin) manipulatrice et à moitié schizo, venue redistribuer les cartes quand l'intrigue semble s'essouffler, avec le brio de mettre à terre la divine et sensuelle Amy Adams, explosive dans ses décolletés. Cela donne un Bradley Cooper, qui ose l'autodérision après avoir joué merveilleusement bien l'amoureux aux troubles obsessionnels compulsifs face à Lawrence dans "Happiness Therapy", s'éclate bigoudis sur le crâne dans la peau d'un agent du FBI qui se cherche une raison d'être, pour fuir l'idéal du fils à maman.

"American Bluff" est également un film visuel. Sans effets spéciaux, le film verse d'emblée dans l'imaginaire seventies, à coup de coiffures, décors, musiques, références (Scorsese ou les frères Coen ne sont pas loin) et costumes. A outrance. Mais cela fonctionne. Tout reposant sur les personnages, l'utilisation des costumes (qui marquera une évolution dans l'intrigue pour certains) aura tout autant son importance dans ce film qui aime à sublimer les détails, comme son introduction où Irving Rosenfeld, silencieux, s'affaire à coiffer sa fausse perruque avec de la laque. La scène est une métaphore de la supercherie, ou moins vulgairement, le bluff, ce qu'est le film de David O. Russell, autant sur le fond que sur la forme.

Avec ses cadres spectateurs, facilitant ainsi l'immersion du spectateur malgré un maniérisme évident, David O. Russell réussit son coup. Son humour est précieux (Robert de Niro excelle en cinq minutes dans sa propre caricature, ce qu'il n'a pas réussi à faire en 1h50 pour "Malavita"), et l'ambiance, jubilatoire comme explosive, en met plein la vue. Derrière, l'intrigue n'a guère passionné, mais l'écriture de David O. Russell a œuvré, tel un tour de magie, au bluff qui se met en place avec délicatesse et manière sous nos yeux.

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