25 octobre 2020
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Au-delà : Pudique et intime

Selon les premiers échos, le dernier Eastwood en date serait moins bon que les précédents, voire même l'un des plus gros ratages de sa carrière. Ce serait oublier qu'"Au-delà" possède deux atouts qui lui permettent d'échapper au peloton de queue des oeuvres du sieur Eastwood : l'absence de manichéisme et le refus de titiller les glandes lacrymales. En cela, ce film prétendument surnaturel surpasse allègrement "Million Dollar Baby" ou "Gran Torino" et de gentilles guimauves comme "Sur la route de Madison". Et s'il est loin d'être franchement réussi, il a au moins le mérite d'être un film reposant, recueilli, symbole de l'assagissement certain d'un cinéaste souhaitant désormais rester tapi dans l'ombre.

Le titre français d'"Au-delà" nous convie à aller voir derrière la simple apparence des choses, et en premier lieu derrière les étiquettes parfois bêtement accolées aux oeuvres. On est loin du thriller fantastique annoncé, puisqu'il s'agit avant tout d'un drame autour de trois êtres perdus, esseulés, perturbés par une perte, un manque ou un parasitage probablement temporaire. L'une a été laissée pour morte après le passage d'un tsunami et le fait d'avoir dépassé le point de non-retour la perturbe ; le deuxième aimerait se débarrasser d'un don de télékinésie qui l'empêche de mener une vie normale ; le troisième a perdu son frère jumeau et cherche à recoller les morceaux.

Une fois posées ces trois pistes, "Au-delà" déroule une construction chorale résolument classique, aux points d'ancrage réalistes. C'est d'abord l'histoire d'un petit garçon londonien, d'un ouvrier américain et d'une journaliste française. Et si l'on pense parfois à Shyamalan, ce n'est pas à cause du pressentiment d'un twist qui ne viendra jamais, mais bien par la façon de faire des dons surnaturels (de « je vois des gens qui sont morts » à « je suis un super-héros ») une plaie qui engendre avant tout de la mélancolie.

Si la fin d'"Au-delà" est un monument de frustration, si toutes les questions posées n'obtiennent pas de réponse, c'est parce qu'il s'agit avant tout pour Eastwood de parler d'humanité et de désorientation. Ce petit garçon qui a perdu son frère ne sera plus jamais le même, qu'il en sache davantage ou non ; cette femme ne retrouvera pas sa notoriété d'antan et ses flashs resteront globalement des mystères ; ce voyant pourra continuer à aider des gens mais il n'en deviendra pas moins angoissé pour autant. Les regards de Cécile de France, Matt Damon et George McLaren (formidable petit acteur) sont montrés alternativement à l'image mais expriment tous la même peur panique de l'inconnu et une détresse infinie. Malgré toutes les maladresses du film, il en résulte un anti-spectacle d'une beauté assez touchante.

On devine d'ailleurs ce qui a pu toucher Clint dans le scénario au point de vouloir absolument le tourner lui-même, à commencer par sa fascination pour l'enfance meurtrie. On a rarement senti le metteur en scène aussi touché personnellement par son sujet : c'est d'ailleurs ce qui explique très probablement l'immense gaucherie d'un certain nombre de scènes, sur laquelle il est cependant possible de passer l'éponge étant donné que l'essentiel n'est pas là. La partie Cécile de France est la plus touchée : à une symbolique lourdingue (une publicité pour Blackberry employée comme révélateur d'un changement de condition sociale) s'ajoutent notamment des considérations politiques archi datées (l'héroïne compte écrire « le premier livre qui dira tout sur François Mitterrand »). Des bizarreries gênantes aux entournures mais pas rédhibitoires pour autant.

Tout porte à croire que les trois segments, parfaitement indépendants, vont finir par s'emboîter de façon assez idéale, que le trio reconstitué va trouver des réponses à ses interrogations et aux nôtres ; c'est peut-être là qu'Au-delà prend le plus de risques, puisqu'il n'en est rien ou presque. Des rencontres physiques auront lieu, des échanges verbaux également, mais le message du film est pourtant celui-ci : la vie n'est pas un film hollywoodien pas plus qu'un puzzle manufacturé. Les personnages cherchaient des choses, ils en ont probablement trouvé d'autres. Idem pour des spectateurs forcément déconcertés par ce qu'ils viennent de voir, sans doute pas totalement séduits (c'est un euphémisme), mais pas prêts d'être quittés de sitôt par l'atmosphère triste et pudique de ce drame intime et perturbant, difficile à aimer mais pas impossible à appréhender.

Auteur :Thomas Messias
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