11 décembre 2019
Critiques

Au nom de la terre : Notre Terre et nos hommes au grand jour

La critique du film Au nom de la terre

Par Elisa Drieux-Vadunthun


"Au nom de la Terre", le nom résonne tel le début d’une prière, de toutes les prières, que l’on soit d’ici ou d’ailleurs, homme ou femme, jeune ou vieux ; oui mais quelle prière entend-on, me direz-vous ? Celle d’un homme à bout de force, qui s’approche de nous, un cadre photo à la main, les yeux hagards ; il n’a apparemment aucun but précis, épuisé il avance, foulant le sol d’une terre qu’il connait, trébuchant de temps à autres dans les sillons creusés, avec cette impression que cette terre retient chacun de ses pas, l’empêche d’avancer, lui aspire son souffle vital ; il arrive, puis disparaît, reprenant la route goudronnée. Où va-t-il ? Suit-il le chemin balisé, tout tracé de l’agrochimie ? Celle qui lui fait miroiter depuis longtemps que le bonheur serait à l'aune des produits chimiques qu’on lui demande d’utiliser aveuglément, tel un bon soldat, sans pouvoir comprendre, sans pouvoir savoir ce qu’il va épandre ? Ou peut-être suit-il le chemin tout tracé de l’élevage intensif qui le pousse à investir à n’en plus finir, et finalement pour qui, pourquoi ?

L’histoire file à travers le temps, les époques, l’insouciance, les doutes, les ambitions et jalousies. Le bonheur des choses simples est là et nous touche : un moment de baignade partagé entre enfants (avec une piscine ingénieusement conçue sur la journée avec les matériaux que l’on trouve sur place), un tour de vélo entre copains, une balade à cheval, un repas en famille, des rires du quotidien, etc. Un bonheur vrai et simple que l’agro-alimentaire va écraser, piétiner.

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Un temps révolu dans le monde des paysans ?

Les séquences sont fortes dans "Au nom de la Terre" : on y voit des manipulations de produits chimiques sans protection parce qu’on ne « sait pas ce qu’il y a dedans, on me demande de l’utiliser, j’utilise »; un enfant qui passe avec rire et insouciance sous les jets de la machine à épandre l’engrais chimique; de la nourriture que l’on distribue à la main à des centaine de poussins car les installations pharaoniques ne fonctionnent pas dès la première semaine et comme on est la veille d’un week-end, il faut faire avec…

On y voit une mère qui se bat pour faire en sorte que l’équilibre soit là : une famille soudée, malgré les critiques de la belle-famille, un bonheur quotidien, des plats cuisinés, une comptabilité tenue avec rigueur et des contrariétés qu’elle garde pour elle (rien ne sert de s’alarmer, des solutions finiront par être trouvées). Une mère qui multiplie les tâches entre présence indispensable à la maison et emploi de comptable à l’extérieur. Une mère qui doit prendre des décisions difficiles dans l’intérêt de sa famille.

Le rôle de cette mère-courage est joué avec justesse par Veerle Baetens qui nous permet de percevoir toute la difficulté pour cette femme d’être le pilier de cette famille; le phare dans la tempête. Elle est là et quoi qu’il arrive. Elle doit maintenir son cap. A ses côtés, pour la soutenir, ses enfants, et surtout son fils, qui, comme une malédiction, va reprendre l’affaire de famille, ou peut-être pas. Là aussi, Anthony Bajon nous offre une performance incroyable dans le rôle de ce garçon qui cherche sa place dans les méandres de la vie alors que son chemin avait l’air tout tracé.

Tous deux sont là pour soutenir un père, Pierre Jarjeau, interprété par Guillaume Canet. On pourrait dire simplement, enfant gâté que nous sommes, que le rôle est bien joué. Mais peut-on vraiment s’habituer à la perfection et se contenter de dire cela ? Enfin, un père et grand-père, Jacques Jarjeau, joué par Rufus, que l’on connaît à la scène comme à l’écran, et pour lequel on se souvient plus particulièrement son rôle dans "Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain" (2001). Sa prestation nous coupe le souffle ; les hésitations dans la voix, la simplicité dans son jeu, les regards et expressions du visage, plus particulièrement dans la dernière scène du film, où on lit en lui comme dans un livre ouvert cette question qu’il se pose visiblement un bref instant : ai-je ma part de responsabilité dans tout cela ?

"Au nom de la Terre" est l’histoire vraie du réalisateur, Édouard Bergeon, celle de son père, de sa famille, mais c’est aussi l’histoire de tous les agriculteurs, et bien au-delà, celle de chacun d’entre nous face à nos responsabilités et nos difficultés, à l’heure où la jeunesse demande de se réveiller, d’agir, de prendre ses responsabilités, de ne plus agir en Mouton de Panurge suivant aveuglément industriels et politiques. Les solutions sont entre nos mains, il nous appartient de faire nos choix, et le mot « glyphosate » raisonne au cours d’une scène de ce film comme l’écho de promesses de beaux jours que nos politiques nous font mais ne tiennent jamais. Probablement, parce que comme nos agriculteurs, ils sont pieds et mains liés à cette chaine des entreprises de l’agrochimie.

"Au nom de la Terre" est sorti ce 25 Septembre 2019, certes, mais, à la demande de l'équipe du film se rendre en salles le 29 Septembre permettra aussi de soutenir l’association avec laquelle ils sont en lien, celle de « Solidarité Paysans ». Ainsi une place achetée pour le film sera égale à 1€ reversé pour « Solidarité Paysans » dans les cinémas . De ce fait vous irez voir un film époustouflant, contenant une énergie incroyable et des messages à couper le souffle, mais haut delà de ça, vous offrirez un peu de soutien à cette association qui vient en aide aux agriculteurs de différentes façons : accompagnement psychologique, aspects administratifs, et bien plus encore…


Pour en savoir plus, profitez de l'interview de l'équipe du film...


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