Critiques

Ava : J’écris ton nom, Liberté

Parfois, dans sa première moitié surtout, "Ava" est convaincant : les scènes de solitude de l'héroïne, quand elle se laisse aller à ses vagabondages, ses expériences, ses rêves et ses cauchemars, parviennent à installer une ambiance pesante, à donner le sentiment qu'une menace approche : la perte de la vue, symbolisée (de façon un peu grossière mais efficace) par de grands cercles noirs qu'Ava dessine dans sa chambre. C'est dans ces scènes que la réalisation de Léa Mysius parvient le mieux à prendre de l'ampleur, même si on constate que tout le film est émaillé, par moments,  de très belles trouvailles visuelles, qui couplées à une B.O. réussie (bien qu'assez convenue dans sa façon de transmettre son "étrangeté") parsèment le film d'images tour à tour onirique et cauchemardesque.

Le contraste entre ces touches à la limite du fantastique (par exemple, un très beau plan de brouillard lentement illuminé par les phares d'une voiture) et des scènes beaucoup plus réalistes dans leur traitement représente assez bien la différence de plus en plus marquée entre le monde réel et celui que se construit Ava : pour combattre la cécité, elle créé ses propres images. Et enfin, Noée Abita est excellente dans son rôle, surtout quand il s'agit de transmettre au spectateur les peurs et colères intérieures du personnage.

Cependant, le reste l'est nettement moins. On a en effet beaucoup de mal à s'attacher aux personnages, souvent odieux les uns envers les autres : Ava et sa mère sont en conflit permanent, et les deux se montrent très dures l'une envers l'autre, et souvent très égoïstes. Et les rares fois où la mère essaie d'être sympathique, elle le fait avec une maladresse un peu difficile à concevoir (la scène où elle tente de parler de scène à sa fille sombre complètement dans le cliché de l'adulte qui essaie de paraître "ouvert et jeune"). Si on veut bien croire à un tel conflit, il a le défaut de ne nous présenter, pendant toute la première moitié du film, que les pires facettes des personnages, sans que rien ne vienne vraiment rattraper ça. Même la relation entre Ava et le vagabond peine à convaincre, et semble très froide, comme s'ils se rapprochaient plus par défaut, pour l'expérience, que par un attrait réel.

Les dialogues n'aident pas non plus : tour à tour trop écrits (les extraits du journal d'Ava sonnent très faux) ou trop secs dans leur volonté d'être épurés (au début du film, l'annonce par le médecin de la cécité à venir d'Ava est d'une brutalité difficile à croire, à cause d'une tentative d'être bref et frappant). Bon, certes, il semble qu'il ne soit pas possible de faire passer seulement par les mots les sentiments de personnages : cela étant, ici, les mots semblent carrément étouffer ces sentiments potentiels par leur froideur (mis à part quand ils veulent être blessants).
 
Et surtout, on a du mal à comprendre le message que veut nous faire passer le film. Doit-on finalement y lire une sorte d'ode à la liberté totale, un appel à se libérer complètement du carcan de la société et des règles imposées, quitte à devoir affronter des difficultés nouvelles ? Un message qui paraît étrange au vu de la façon dont les personnages s'approprient cette liberté. On pourrait supposer que Léa Mysius ne voulait pas porter de jugement sur ses personnages ni imposer de morale au spectateur, ce qui aurait été plutôt louable, mais cette interprétation semble contredite par la façon dont son traités les antagonistes du film. Ainsi, la société est principalement représentée au travers de deux policiers, qui arpentent les plages à cheval, silhouettes sombres et menaçantes. Ils sont assez clairement présentés comme des ennemis, et on peut presque voir à travers eux des figures fascisantes, la pression angoissante des lois sur tous...

Cette menace finit d'ailleurs pas devenir encore plus concrète quand ils tentent d'arrêter Ava et Juan. Toutefois, on a justement du mal à adhérer au portrait intégralement à charge qu'en fait le film : à ce stade, Ava et Juan ont braqué de nombreux vacanciers sous la menace d'un fusil, et Juan se rend de plus coupable de détournement de mineur (Rappelons qu'Ava n'a que 13 ans, alors que lui semble largement avoir la vingtaine). Dur d'être atteint par un éventuel message sur un état policier et sur le racisme des forces de l'ordre quand l'arrestation semble, à la réflexion, plutôt légitime...
 
Au final, "Ava" laisse donc un sentiment assez désagréable, partagé entre l'impression d'avoir manqué quelque chose, et le malaise laissé par la froideur de l'ensemble. Restent quelques très belles scènes, qui rendent curieux de savoir ce que Léa Mysius pourra faire par la suite avec plus de maîtrise (n'oublions pas que c'est un premier film), et le talent de Noée Abita, dont on est curieux là-aussi de savoir si elle poursuivra sa carrière d'actrice.
Auteur :Issam Salhi
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