28 septembre 2021
Critiques

Bac Nord : En bande organisée

Par Rayane Mezioud


Cannes, c’est pas seulement le strass et les paillettes, c’est aussi le stress près des Baumettes avec "Bac Nord", une variation sous stéroïdes du film "Les Misérables" qui aurait quitté Montfermeil pour poser ses grosses valises sur la table du Vieux-Port.

Pourtant, c’est la promiscuité entre les deux films qui se fait le révélateur de leurs différences et aide à se positionner sur ses préférences personnelles, celles de celui qui s’exprime allant très nettement au petit frère turbulent tenu hors de la Compétition mais quand même présenté en Sélection Officielle. Loin de démériter, son aîné, élève modèle, avait raflé les cœurs et les prix lors de sa présentation au précédent Festival de Cannes puis aux César.

Depuis la première ligne du front, difficile de prédire à brûle-pourpoint quel sera l’avenir de "Bac Nord" au cinéma et lors de la saison des cérémonies de récompenses. Plus friqué que son aîné, il est cependant moins policé et frappe davantage là où ça fait mal quand bien Les Misérables savait lui aussi se frayer un chemin jusqu’à nos tripes.

La Horde Sauvage(rie)

Pour faire simple, on peut voir Les Misérables comme le premier "Sicario" de Denis Villeneuve et "Bac Nord" comme sa suite, "Sicario : La Guerre des Cartels" de Stefano Sollima. Le premier, sincèrement soucieux de bien faire, ramenait explicitement une analyse à froid de la situation dans une zone de non-droit au sein de laquelle cette hauteur de vue semble difficile à avoir.

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Cédric Jimenez, François Civil, Karim Leklou et Gilles Lellouche - Copyright Jérôme MACE/Chifoumi Productions

Le second, paraissant complètement désinhibé et désintéressé de ce qu’on pensera de lui, n’hésite pas à se délester de tout ça pour nous plonger la tête la première au cœur de la tempête avec un trio de fortes têtes ensauvagé - splendides Karim Leklou, Gilles Lellouche et François Civil en hydre complémentaire et solidaire dont la brutalité ne rend que plus éclatante la fragilité – par leur présence au combat depuis trop longtemps.

Une Police qui se tient (de pas)sage

Ne ménageant jamais la sensibilité du spectateur ou de la spectatrice, "Bac Nord" puise sa force dans sa volonté de rompre la distance entre celui ou celle bien peinard(e) dans son fauteuil et ceux à qui on a refusé le luxe du répit. On peut légitiment préférer cette forme d’engagement, consistant à traiter une situation explosive sans recul avec des personnages plongés dans un entre-soi d’une violence extrême pour en déduire soi-même que les choses doivent changer, à celle qui consiste à prendre le temps d’oraliser dans le chaos la morale de l’histoire.

C’est dans son dégraissage et son apparence brute de décoffrage que "Bac Nord" tire un côté protéiforme qui n’empiète jamais sur son homogénéité car sa versatilité dresse des passerelles entre des genres rendus proches par l’universalité des affects qui sont stimulés. C'est un thriller noir qui se vit à la fois comme un western sauvage, un film sur les vétérans de guerre (et veuves de guerre/proches éloignées du front, confer Adèle Exarchopoulos magnifique dans sa circulation dans et hors du champ) et leurs troubles du stress post-traumatique puis s’achève en évoquant "Midnight Express" dans son dernier acte. C’est une montagne russe d’émotions qui rentrent violemment en collision entre elles parce qu’elles germent d’un terreau coupé du reste du monde.

Sin Cité Phocéenne

Ainsi, malgré l’absence de recontextualisation orale, "Bac Nord" ne plaide ni contre, ni en faveur de personnages à l’engagement au départ sincère mais qui ont depuis longtemps perdu pied tout en gardant un attachement passionnel (avec ce que cela suppose de violence) pour la zone qu’ils ont juré de sauver mais qui a fini par les bouffer tout cru.

La meilleure scène du film, à savoir la prise en flagrant délit de caillassage d’un jeune citoyen des quartiers Nord de Marseille, révèle que ces barbares retrouvent parfois des éclairs de lucidité dans le chaos et partagent beaucoup plus qu’on ne peut le croire avec celles et ceux qu’ils veulent toujours sauver alors que l’usure d’une guerre sans fin a malheureusement antagonisé les deux groupes obligés de cohabiter. Dans une course rapide et furieuse, les personnages pris dans le feu de l’action passent d'un état d'esprit à l'autre en un claquement de levier de vitesses. La transition est immédiatement compréhensible quand bien même elle peut surprendre car elle fonctionne à l’instinct.

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Adèle Exarchopoulos - Copyright Jérôme MACE/Chifoumi Productions

Le petit personnage vociférant avec des mots de béton sa haine pour ceux qui l’ont arrêté finit par chanter avec la même énergie brutale son enthousiasme lorsque les méchants lieutenants comprennent comment communiquer avec lui, en prenant tous les risques pour partager avec lui la décharge d’adrénaline dangereuse mais euphorisante. Le changement de régime trouve sa continuité dans l’énergie de la scène et prouve que, en dépit des extrémités auxquelles ils peuvent avoir recours, les trois personnages principaux sont toujours en phase avec leur environnement. Ils en maîtrisent les codes et nous les apprennent par l'exemple sans prendre de gants en nous faisant consciencieusement copier la leçon. Ça, c’est de la pédagogie !

Jean-Pierre Parpaing

Au final, peu importe que les termes soient mal reçus tant qu’ils sont dits honnêtement et que, hors du conflit ou dans le conflit, on puisse finir par s’accorder sur des principes généraux lorsque tout le monde aura l’esprit suffisamment reposé pour en discuter. Malheureusement, une scène ultra-spectaculaire d’interrogatoire autour d’une table avec deux personnages aux registres de communication différents révèle qu’aboutir à ce résultat reste utopique. Sans aucune retenue parce qu’on lui a interdit d’en avoir, le personnage campé par Gilles Lellouche vocifère sa détresse d’avoir été abandonné par une hiérarchie qui lui a verticalement imposé un rôle de gros dur extrêmisé et le lui reproche aujourd’hui en esquivant sa part de responsabilité.

On pourra y voir une disparition de la subtilité mais c’est (de son point de vue) un luxe que ce personnage ne peut plus se permettre car il a le sentiment de mieux connaître la réalité que ceux qui ont eu le temps et la distance pour regarder les choses de haut. C’est à ce moment qu’il incarne littéralement l’archétype de genre dont il se faisait la métaphore dans "Pupille", à savoir le policier au départ altruiste mais désormais trop usé par la confrontation avec la dureté de son environnement pour parvenir à débattre sereinement avec ses supérieurs de ce qui pourrait être amélioré. Les mots sont durs, mais, au moins, les mots sont dits.

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