1 décembre 2021
Critiques

Barry Seal : Inégal

Tom Cruise, en tant qu'acteur, et Doug Liman, en tant que réalisateur, auront donc fait deux longs-métrages chacun en cette année 2017. Les deux œuvres cinématographiques sur lesquelles ils ont séparément travaillées ont débarqué sur les écrans avec à peine quelques semaines d'écart. On peut donc penser qu'il y a bien eu des moments où, lorsque le premier était accaparé par la longue fabrication d'un blockbuster pété de thunes, le second était en train de bûcher sur son petit film-concept à trois francs six sous de budget de production puis qu'ils ont ensuite joint leurs efforts pour une fresque criminelle luxueuse relatant les turpitudes de Barry Seal.

En fait, "Barry Seal" a commencé à faire partie de la vie professionnelle des artistes avant "La Momie" et "The Wall". Le tournage du biopic a démarré le 27 mai 2015 et a accaparé les emplois du temps de l'acteur ainsi que du metteur en scène au moins jusqu'au début de l'automne puisqu'on ne connait pas la date officielle de la fin du tournage du film mais qu'il y a eu un tragique accident d'avion sur le plateau le 11 septembre 2015. Après le tournage, et sans doute en parallèle d'une postproduction qui a surtout dû demander du temps à Doug Liman étant donné que Tom Cruise n'a plus été producteur depuis "Jack Reacher : Never Go Back" et n'avait donc "officiellement" pas d'influence sur les montages finaux de "La Momie" et de "Barry Seal : American Traffic", les chemins des deux hommes se sont séparés.

S'il semble autant se contenter du minimum syndical (enfin, le minimum syndical d'implication de Tom Cruise, c'est quand même toujours beaucoup y mettre de sa personne...) devant la caméra d'Alex Kurtzman, c'est peut-être parce que Cruise avait plus à cœur la réussite d'un "Barry Seal" où il semble clairement davantage prendre de plaisir et insuffler non seulement plus d'identité à Barry Seal qu'à Nick Morton mais aussi plus de cœur au film en lui-même. Cette énergie, cette urgence, ces rictus, ces lunettes de soleil sur le nez pour la moitié des plans...

Pas de doute, Cruise s'est plu dans ce nouveau projet cinématographique et il a voulu lui donner tout ce qu'il avait dans le ventre. Ce n'est sans doute pas sa meilleure performance ("Collateral" dans nos cœurs à tout jamais) mais il est très clair que "Barry Seal" aurait été complètement différent sans son jeu. On pourrait même se risquer à dire que seul Tom Cruise aurait pu composer et incarner un tel personnage. À chaque fois qu'il interagit avec madame Seal, les scènes produisent un effet qui n'a pu se créer que parce qu'elles avaient Cruise dedans. Il sert totalement la caractérisation et le propos que le long-métrage souhaite développer autour de son personnage, à savoir un américain "moyen +"  (d'accord, il préfère dire au revoir à sa famille en lui montrant ses fesses plutôt qu'en lui faisant un signe de la main et il évolue dans un environnement un peu redneck mais le manos est un as du manche) qui se retrouve forcé à servir les intérêts géopolitiques de plusieurs camps même si tout le monde sait que c'est agir en parfait pourri. En parlant de corruption, après une introduction très dynamique sur A Fifth Of Beethoven de Walter Murphy où le long-métrage nous plonge dans son contexte politique de plus en plus désillusionné et pessimiste sous les présidences de Jimmy Carter et de Ronald Reagan, "Barry Seal" ne se cache jamais de s'attaquer à un système politique américain vérolé par le libéralisme sauvage qui gagne petit à petit du terrain.

Devant la caméra, on met en garde cette bonne vieille madame Johnson contre le danger que représente la drogue pour ses petits chéris. Dans les faits, c'est avec l'argent que ça dégage qu'on prodigue des soutiens logistiques, financiers et matériels aux Contras qui veulent dégager les communistes de l'Amérique Centrale. D'ailleurs, comme le vice, c'est grave que quand ça profite aux méchants, on court-circuite les forces de l'ordre venues arrêter Barry Seal pour pouvoir l'envoyer jouer à Marcel Béliveau au cours d'une énième livraison pour le cartel de Medellin parce qu'on a besoin de preuves pour faire tomber ce dernier. Bien entendu, comme on a plus trop besoin de lui et qu'il est très gênant pour tout le monde, on va faire la boulette qui va nous permettre de peut-être faire d'une pierre deux coups sans avoir à se salir les mains. "Barry Seal" montre bien que son personnage principal a profité pendant des années de la situation et a très vite réajusté sa morale pour s'épargner trop de douloureux cas de conscience mais il souhaite tout d'abord montrer la capacité d'un système à corrompre un individu pour ensuite montrer comment un être corrompu peut devenir un être corrupteur.

S'il semblait autant préférer se reposer sur ses dialogues pour faire passer ce qu'il avait à dire que de narrer son histoire par les images et leur enchaînement lorsqu'il réalisait "The Wall", c'est peut-être parce que Doug Liman avait non seulement tellement dû en suer sang et eau pour offrir à cette fresque une reconstitution crédible et documentée sur plusieurs années et plusieurs lieux mais aussi parce qu'il a sans doute voulu faire de ce "Barry Seal" une oeuvre majeure dans sa filmographie. Que ce soit avec un jeu subtil sur l'étalonnage des couleurs qui deviennent plus chaudes lorsqu'on passe de l'autre côté de la frontière ou en multipliant les belles scènes d'aviation dans lesquelles le pilote maîtrise tellement son engin qu'il en devient une extension de lui-même au point qu'il soit capable d'aller réveiller d'un coup d'aile un autre aviateur, Doug Liman insuffle sa fascination pour le voyage dans sa dernière oeuvre cinématographique. C'est un détail, mais les indications spatio-temporelles qui s'affichent parfois à l'écran ont un lettrage si particulier qu'elles donnent un petit cachet supplémentaire au film lorsqu'un de ses plans nous montre que la typographie reproduit l'écriture de son personnage principal.

Ce bel emballage visuel et cette touche personnelle ne suffisent toutefois pas à se rendre compte du haut niveau d'ambition que Doug Liman nourrissait lorsqu'il travaillait sur sa "dernière" réalisation. "Barry Seal" est indéniablement sous l'influence des travaux de grands réalisateurs américains sur des fresques criminelles inspirées des faits réels devenues légendaires ou presque. Doug Liman emprunte autant au style documentaire de William Friedkin sur "French Connection" qu'à l'énergie jubilatoire et subversive que pouvait déployer Martin Scorsese sur "Les Affranchis" et "Le Loup De Wall Street". Enfin, on devrait plutôt dire qu'il essaie puisque Doug Liman a beaucoup de mal à marier l'approche extrêmement réaliste et presque totalement dépourvue de toute coquetterie avec celle rock'n'roll jusque dans le montage et la bande-son pour forger son propre style. Un assemblage hétéroclite en somme qui ne parvient presque jamais à s'émanciper de ses modèles à chaque fois qu'il fait résonner la voix-off de son personnage principal ou qu'il a recours à sa bande originale probablement exclusivement composée de chansons de l'époque qui en devient assez irritante par son manque de singularité.

Pourtant, le ton léger et satirique de ce "Barry Seal" qui n'est jamais le dernier à se laisser aller à la plaisanterie correspond bien à cette histoire picaresque dont les événements sont si incroyables et excessifs qu'il est préférable de s'en amuser plutôt que de les traiter avec gravité si on veut les dénoncer au mieux. Malgré cet angle de vue pertinent pour la traiter, l'histoire en elle-même n'est pas si palpitante que ça et est surtout écrasée par un style qui, comme dit plus haut, ne parvient jamais à se détacher de ses influences pour exister par lui-même et pour lui-même.

Suivant sans jamais en dévier la trajectoire si prévisible de l'ascension suivie d'une inévitable chute, le scénario bourre la première heure de "Barry Seal" d'informations au détriment des nécessaires pauses laissées au spectateur pour qu'il puisse les assimiler. C'est, certes, très rythmé mais c'est un peu confus voire indigeste par moments. Les respirations arriveront inévitablement dans les plus posées quarante-cinq minutes qui vont suivre mais même si il avait mieux réparti ses données, "Barry Seal" reste une restitution factuelle qui garde le spectateur à l'extérieur de ce qui est au final un objet loin d'être désagréable mais qui manque d'impact...

Au contraire du complexe, verbeux, limpide et prenant "L'Homme Aux Mille Visages", cette fresque criminelle inspirée de faits réels se contente globalement d'exposer son déroulé de manière assez fonctionnelle sans y impliquer le spectateur par le biais d'une mécanique narrative aussi fascinante que ludique. D'autre part, sans remettre en cause l'interprétation de Tom Cruise, "Barry Seal" manque de personnages suffisamment puissants pour qu'on s'y attache. Peut-être que le comédien et son fameux ego surdimensionné ont phagocyté un peu l'espace mais les personnages secondaires qui gravitent autour de lui manquent d'épaisseur et de dramaturgie.

En quelques mots, "Barry Seal" nous sort le Tom Cruise des grands jours et multiplie les efforts pour se donner de l'ampleur mais ne peut qu'avoir l'air bien petit face à des influences dont il ne parvient pas à se détacher et qu'il ne mélange pas de manière judicieuse. Sur le fond, il pêche également par son caractère platement factuel et académique en dépit de sa pertinence de ton et du traitement de certaines de ses thématiques. De toute façon, la meilleure histoire qui nous a été offerte par les américains au sujet de la cocaïne, c'est "Scarface" !

Auteur :Rayane Mezioud
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