22 septembre 2020
Critiques

Batman v Superman : L’Aube de la Justice : Snyder est allé trop loin

Il y a quelque chose de salutaire dans le geste de Warner Bros que d'avoir mis une bonne part de l'avenir  de son catalogue le plus potentiellement lucratif entre les mains d'un réalisateur à l'univers bien défini, plutôt que dans celles d'un comité d'exécutifs aux doigts crochus s'acharnant à dévoyer la représentation des mythes sur l'autel du plus petit dénominateur commun.

Car que l'on aime ou pas son cinéma (ce qui n'est pas le cas de l'auteur de ces lignes), force est d'admettre que Zack Snyder fait partie des cinéastes dont les films sont identifiables dés le premier photogramme, et dont les qualités et les défauts s'avèrent entièrement tributaires des parti-pris singuliers de leur instigateur, et ce de la première à la dernière image.

Un auteur donc, ce qui n'engage en rien de sa valeur artistique, mais garantissait à "Batman vs Superman", mastodonte de ce premier trimestre et coup d'envoi du Dcverse au cinéma, l'ancrage d'un point de vue fort sur le matériau adopté, ne fut-il que visuel.

Pratiquement une sinécure à l'heure où la moindre prise de position est devenu un juron chez Marvel et son entreprise de polissage générique de l'imagerie super-héroïque dont la maison aux idées est malheureusement devenu la référente pour le grand-public. Et à ce titre, aucun doute là-dessus : "Batman vs Superman" est bien un film de Zack Snyder, du début à la fin. Ce qui ne rend son naufrage que d'autant plus logique...

Le beat'em up que "Batman vs Superman" est en train de se payer à ses dépends ces derniers jours (on en fait déjà des mêmes) n'aura échappé à personne, les critiques assassines donnant tout loisir à Internet de s'adonner à son sport favori : sauter à pieds joints sur le cadavre encore chaud de son idole d'hier.

Et si l'on était mandaté pour braquer une lampe dans les yeux des exécutifs de la Warner (pourtant la seule major digne de ce nom à l'heure à l'heure actuelle), on pourrait sans doute interroger les exécutifs sur l'opportunité d'avoir confié les clés de la baraque à un réalisateur qui vivait sur les acquis de son seul vrai succès commercial ("300") depuis 7 ans, et dont la précédente tentative de fédérer autour d'un mythe réputé difficile à gérer ("Man of Steel") n'avait convaincu ni les fans du personnage ni les néophytes en la matière.

Mais si on désirait rentrer dans le vif du sujet, on demanderait pourquoi avoir adjugé à quelqu'un qui s'est toujours distingué par son incapacité à raconter quelque chose sur les matériaux qu'il abordait la responsabilité d'un tel projet.

On parlait de point de vue plus haut, mais le cinéma de Zack Snyder appelle justement à s'interroger sur la définition même du terme, tant son empreinte visuelle offre un écho presque contradictoire avec le vide absolu qui s'en dégage.

Comme s'il ne retenait des images qu'il portait à l'écran que leur impact le plus immédiat, où la fascination picturale ne dépasse jamais un degré de lecture bloqué sur le cerveau reptilien d'un adolescent de 14 ans.

Ses défenseurs pourront toujours requalifier son emphase rococo-Coterep en narration visuelle, reste que l'inaptitude répétée du réalisateur à questionner la représentation au-delà de sa surface purement esthétique impacte tous les compartiments de son cinéma, notamment un découpage qui n'est jamais vecteur ni de sens ni d'immersion.

Autant dire que si on peut concevoir que le bonhomme puisse faire illusion sur une intrigue rectiligne comme celle de "300" (qui n'a plus que sa laideur et ses effets de style fatigants à défendre), on aurait du mal à affirmer qu'il était le choix le plus probant pour un film qui cumulait des gageures déjà difficiles à relever pour un conteur doué.

Jugez plutôt : introduire un univers étendu sans préalable, gérer les deux plus grosses icônes du genre dont la réunion a constitué l'une des plus notoires arlésiennes d'Hollywood pendant 20 ans, faire la suite d'un film qui ne posait aucune bases solides...

Bref, une montagne des plus ardues à franchir, et dont la réussite résidait dans sa propension à mythifier ses deux figures vedettes à l'aune d'une structure narrative susceptible d'entériner la cohésion de deux univers antagonistes.

Si on n'ose imaginer ce qu'un George Miller (attaché à la réalisation de "Justice League" il y a 10 ans) aurait pu en faire, impossible donc d'expliquer la décision de Warner. Sinon que les exécutifs du studio ont raisonné comme leur réalisateur :  sur la simple évocation du fantasme collectif de voir Superman et Batman se foutre sur la gueule sur grand-écran. Et les combats à mort d'icônes bad-ass, ça Zack il sait faire (enfin, au box-office en tout cas).

Or, tout le problème de "Batman vs Superman" réside précisément dans l'impossibilité qui lui est opposé par la conjoncture de servir la dimension la plus infantile de son concept (seule configuration dans laquelle la présence de Snyder au combo se justifierait).

Attendez-vous donc à un aveu d'échec narratif pas piqué des vers, qui décuple les carences habituelles de son auteur en annulant de fait les quelques qualités qu'on pouvait lui trouver.

Résolument chaotique dans son déroulement, caractérisé à la truelle (motivations incompréhensibles et /où contradictoires des personnages), constamment obligé de recourir à des facilités scénaristiques aberrantes pour faire avancer son récit (voir l'utilisation des rêves à cet égard)  "Batman vs Superman" n'a de cesse de confronter le réalisateur à son incapacité à penser les images d'Epinal qu'il manipule.

Pas aidé par un scénario écrit en dépit du bon sens qui ne sait jamais comment renvoyer l'une à l'autre les dualités fondatrices de l'identité de ses deux héros vedettes (sinon au détour d'un rebondissement qui achève de faire du film une parodie des Inconnus), Snyder en est réduit à piquer à Christopher Nolan ses postures boursouflées pour se donner de la contenance (généralement au travers des monologues interminables du personnage de Lex Luthor qui se charge de récapituler les enjeux thématiques toutes les 5 minutes), quand il ne se sert pas d'arcs narratifs usées et archi-usés (et surtout insérés n'importe comment) pour simuler un développement des personnages.

Forcément, lesté de telles semelles de plombs, difficile pour Snyder de faire décoller  son film vers la déification picturale que l'on attendait de lui. Les uns en seront pour leurs frais, les autres ne seront pas surpris de la propension maintes fois éprouvée du cinéaste à transformer en bovins avinés les mythes auxquels il se confronte.

Passons sur l'affrontement proprement dit, au potentiel épique annulé par l'absence d'enjeux cohérents susceptibles de le nourrir et l'incapacité du réalisateur à gérer son espace dramatique quand le récit ne lui permet pas de disposer d'effets de style cache-misère, concentrons nous plutôt sur le traitement des protagonistes proprement dit.

Parce qu'il ne suffit pas de figer ses personnages dans des postures emphatiques, "Batman vs Superman" n'a de rabaisser les icônes qu'il est censé servir, protagonistes programmés par une narration arbitraire pour remplir un cahier des charges peinturluré à l'esthétique tuning de son réalisateur.

Ici, Superman confie son vague à l'âme en costume sur la terrasse d'un appartement et va bouder en Antarctique quand les gens arrêtent de l'applaudir, Lex Luthor a eu une enfance malheureuse et passe son temps à débiter des discours incompréhensibles, Alfred devient une grand-mère intrusive frustrée de pas avoir de petits-enfants, et Wonder Woman... Bah on sait pas ce qu'elle fait là .

Mais c'est sans doute Batman qui prend le plus cher, malgré l'interprétation honorable de Ben Affleck : ici, Bruce Wayne prend la décision de se payer Superman après avoir reçu trois cartes postales moqueuses (signées par l'intéressé of course), fait de la muscu en training montage comme Rocky avant d'aller l'affronter, sort son M-16 quand il en a marre de se battre, et devient copain avec son ennemi quand il s'aperçoit que leur maman ont le même prénom.

Seule une scène de baston réussie, dont le découpage et la maîtrise de l'espace tranche d'ailleurs avec ce qui précède, parvient à préserver un peu de l'aura sérieusement malmenée du chevalier noir, qui tient plus de la brute de cour d'école qu'autre chose...

Soyons clairs, malgré la shitstorm épique que se mange le film depuis quelques jours, il est peu probable que "Batman vs Superman" ne connaisse pas le succès que son titre lui destine. En revanche, on est en droit de s'interroger sur l'avenir du Dcverse à l'écran.

D'abord parce que Snyder a été reconduit envers et contre tout à son poste sur "Justice League", et ensuite parce que "Batman vs Superman" accuse à  ce point les carences pré-production qu'on est en droit de se demander à quel sauce seront mangés les futurs "Wonder-Woman" et autres "Aquaman", sans compter la réception d'un public qui risque de se montrer frileux après celui-là.

Pour Snyder en revanche, il semble bien que la fête soit terminée, tant la vindicte populaire a la mémoire courte sur ses anciens plébiscites et risque de ne rien lui épargner de la responsabilité d'un spectacle satisfaisant sur aucun plan.

Décidément, l'âge d'or des super-héros au cinéma tient définitivement du contre-plaqué...

Auteur :Guillaume Meral

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