28 septembre 2021
Critiques

Big Eyes : Pas la réussite escomptée

 "Big Eyes" (distribué par StudioCanal) marque le retour de Tim Burton au biopic ; Margaret Keane (Amy Adams) est une peintre américaine des années 1960 dont le mari – Walter Keane (Christoph Waltz) – s'est attribué les tableaux pendant de très longues années, jusqu'à ce qu'elle parvienne à s'émanciper de l'étreinte de celui-ci. L'histoire vraie d'une réelle supercherie, donc, bercée par une bande originale signée par l'immanquable Danny Elfman. Les deux personnages se rencontrent alors qu'elle tente tant bien que mal de vendre des esquisses lors d'une brocante ; Walter Keane se jette presque sur elle, puisque ayant capté ses failles (fragilité et manque de confiance en elle, soit l'opposé de lui), il sait déjà qu'il pourra les exploiter. Une fois la demoiselle « acquise », il s'approprie ses œuvres d'art sous le prétexte qu'il faut un personnage comme lui pour que les tableaux aux grands yeux se vendent, tout en persuadant Margaret que c'est pour leur bien commun, pour qu'elle puisse exercer son art et qu'ils vivent confortablement. Il la coupe alors littéralement du monde extérieur, tandis que lui en fait des tonnes pour vendre, il est insupportable et on se plait une fois de plus à aimer un Christoph Waltz irritant, voire détestable, pathétique finalement, mais tellement satisfaisant pour le spectateur, autant que dans les films qui vous l'auront fait connaître. On a envie de le baffer, c'est que la magie fonctionne !

Amy Adams est assez convaincante également, jouant l'opposé de son mari, qui ne demande qu'à être reconnue comme artiste, avec toute la sobriété qui convient à son rôle. Cette manière d'en faire des tonnes, non seulement pour se faire connaître mais aussi et surtout pour vendre des toiles, s'intègre dans une imagerie accentuée de mercantilisme de l'art, puisqu'on retrouve sur les présentoir des supermarchés des objets d'art, médiocres copies sur du papier de mauvaise qualité. De plus, Walter Keane vend des posters des œuvres de sa femme comme des petits pains ; une société de consommation qui atteint son apex.

Ce thème cher à Tim Burton n'est pas sans évoquer l'utilisation triviale du talent d'Edward dans "Edward aux mains d'argent", qui devient tailleur de haie et coiffeur pour tout un  quartier de ménagères. On a donc en quelque sorte un portrait acerbe du monde de l'art de ces années 1960, où le bon goût est imposé, où les œuvres de Margaret sont refoulées de manière violente puisqu'elles ne sont pas LE goût de l'époque pour les critiques ; époque également où Andy Warhol triomphe, créant dans son sillon un art commercial que l'on retrouve bien dans "Big Eyes"… Enfin, c'est carrément la bagarre avec un patron de bar qui déclenche la popularité de Keane illustrant le goût du public pour le fait divers et le gossip plus que pour l'art – la critique est assez finement peinte par Tim Burton ici, avec une ironie assez caractéristique, on ne retrouve pas ici du grand Burton.

On ne voit pas dans "Big Eyes" la fantaisie propre aux bons films du réalisateur, le sujet est convenablement traité oui, la banlieue et la société y sont critiquées, oui, mais peut-être trop platement, malgré le très bon jeu de Christoph Waltz – mais vous aurez remarqué un léger manque d'objectivité face à cet acteur. Les décors sont néanmoins composés de couleurs qui font mouche, par exemple dans les plans où la piscine se reflète un peu partout où elle le peut, ça change des propositions précédentes. L'esthétique des tableau se rapproche clairement, elle, d'une esthétique burtonienne, le sujet n'est pas un hasard, on pense évidemment aux films d'animation du réalisateur. Mais, voilà : si des traits confirme la patte du réalisateur, c'est quand même trop peu burtonien, somme toute.

Même si c'est bien plus appréciable que "Dark Shadows" et consorts, même si c'est sympathique, cela ne suffit pas totalement et on reste un peu sur sa faim. De plus, en ce qui concerne l'intrigue, l'envol du nid de Margaret Keane n'est pas traité de manière très intéressante : le succès de l'émancipation semble avoir lieu, tout simplement, sans être le résultat d'une rébellion : il a juste lieu parce que les événements convergent vers cela. Bref, ce n'est pas la sobriété qu'il aurait fallu exacerber ainsi. Le film est sympathique, à voir quand même, oui, le thème d'ailleurs est intéressant, mais ce n'est pas la réussite escomptée. Trop de réalisme peut être dans ce drame biographique ? On cherche vainement un grain de folie qui m'a manqué, c'est trop lisse. Pas mauvais, mais trop poli pour raviver une ère Burton. Finalement, si les thèmes abordés vous intéressent, "Big Eyes" demeure un film à voir : sans cultiver l'espoir de retrouver du grand Burton, mais au moins pour voir ce que son ingéniosité donne dans ce domaine différent de ce à quoi il nous a habitués.

Auteure :Carine Eklinger
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