13 novembre 2019
Critiques

Blade Runner 2049 : Fantômes du Futur

Trente-cinq ans se sont écoulés depuis "Blade Runner". Depuis quelques années, on savait qu'un projet était dans les tuyaux pour donner une suite au chef d'oeuvre de Ridley Scott. Ce dernier, longtemps pressenti pour le réaliser, laisse sa place à Denis Villeneuve, cinéaste canadien déjà à l'origine du sublime "Premier Contact" l'année dernière. Il retrouve pour l'occasion le scénariste Hampton Fancher (déjà impliqué dans le scénario du premier volet) et un certain Harrison Ford. Ce n'est cependant pas ce dernier qui hérite du rôle principal mais un jeune acteur déjà solidement installé : Ryan Gosling. Avec un casting tout à fait impressionnant (Robin Wright, Jared Leto), mais sans Vangelis (Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch prennent la suite), "Blade Runner 2049" possède de nombreux arguments pour nous entraîner dans les salles obscures.

Pourtant, soyons clair. "Blade Runner" de Ridley Scott n'avait aucunement besoin d'une suite. "Blade Runner 2049" n'a donc aucune justification. Dans une ère où les majors Hollywoodiens sont persuadés qu'il faut reprendre d'anciens films cultes pour en tirer le maximum d'argent, cela a plutôt tendance à provoquer des catastrophes. J.J. Abrams livre un "Star Wars 7" en mode copier-coller, Ridley Scott (loin de ce qu'il fut) viole littéralement la saga "Alien" avec "Prometheus" et "Alien : Covenant"… Ne parlons même pas d'Indiana Jones. Bref, "Blade Runner 2049" est une erreur. Ce qui est heureux, par contre, c'est que cette suite a atterri dans les mains non pas d'un simple faiseur mais d'un véritable cinéaste en la personne du génial Denis Villeneuve (regardez "Incendies" ou "Prisoners" pour vous en convaincre). Dès lors, malgré son illégitimité, "Blade Runner 2049" peut être considéré comme un véritable objet filmique en soi et non une pure entreprise putassière.

Dans un ambiance musicale très proche de l'originale, "Blade Runner 2049" ne débute pas dans la noirceur d'un Los Angeles futuriste. K, agent du LAPD chargé de traquer des androïdes Nexus hors-la-loi, s'introduit dans une maison abandonnée bien au-delà de la mégalopole. Le monde extérieur, immensément plus présent que le Los Angeles que l'on connaissait (et que l'on retrouve d'ailleurs magnifiquement ici) n'est fait que de brume, de gris, de fantômes et de décombres. Denis Villeneuve ne tente pas le copier-coller de "Blade Runner", il essaye d'explorer l'univers à sa portée. Il aurait été très simple de produire un décalque entièrement noir. Mais ce n'est simplement pas le cas. Ce que retrouve par contre cette suite, c'est l'atmosphère lente et contemplative errant dans un monde déjà mort. "Blade Runner 2049", comme son illustre aîné, n'est pas un film d'action, il n'est l'est même jamais. Le spectateur suit le personnage de K à travers la quête d'un fantôme, celui de Rick Deckard, et d'un souvenir, celui d'un enfant prodige. A un certain degré, Villeneuve semble réfléchir sur cette tendance à faire des suites à l'heure actuelle. K se perd dans un univers de spectres, de gris et de mélancolie, où il tente de retrouver la perfection passée, celle des Nexus-6. Une belle métaphore.

Véritable merveille d'esthétisme qui pioche tantôt dans le "Blade Runner" original (pour Los Angeles) tantôt dans des esthétiques à la Jodorowski (pour le repaire de Wallace), le long-métrage installe ses questionnements avec une habilité surprenante. Villeneuve reprend nombre d'idées du précédent mais s'efforce surtout de prolonger les idées de Philip K. Dick. 

Ainsi, "Blade Runner 2049" replonge dans la notion d'identité. Ryan Gosling, parfait en robot convaincu de ne pas en être un, doute de sa propre nature. Il espère, il le veut de toute ses forces. Etre humain. Consécration suprême pour un individu considéré comme une “peau de robot”. Mais comment est-on humain au juste ? Alors que les androïdes ne sont plus limités dans leur espérance de vie, il reste un dernier obstacle. Villeneuve a alors cette brillante idée de faire de l'enfantement la caractéristique ultime de l'homme, le Saint-Graal de ces chevaliers en haillons qui errent dans un Los Angeles à la noirceur cyberpunk assumée. Au milieu, Dieu n'est plus un simple joueur d'échec perché au sommet de sa pyramide. Il est un être froid et aveugle qui recherche une chimère : celui de la perfection robotique. Dieu construit des êtres à son image, des robots parfaits mais stériles. Jared Leto, habité par sa prestation, incarne brillamment cette froideur mécanique.

Mais Villeneuve tente aussi de nouvelles choses. Là où Roy Batty avait Zohra, K, lui, n'a qu'un hologramme : Joi. Quelque part entre "Her" et "Ghost in The Shell", "Blade Runner 2049" se fait alors un film sur la solitude de l'être et la nature de l'amour dans un monde post-moderne. Comment croire que cet hologramme aux sentiments si sincères puisse ne pas exister ? Comment définir l'amour sans un substrat réel ? En Joi, K trouve un peu de cette humanité qu'il cherche avec désespoir. Villeneuve fourmille d'idées de mise en scène, joue avec cette technologie destinée à mourir et s'interroge. Lorsque Joi fusionne avec Luv, la joie et l'amour se rencontrent, le fantôme et le réel deviennent indiscernables et, durant un instant, K retrouve ce qui fait l'humain, sa capacité à aimer. Pure moment de poésie, cette séquence renvoie aussi à une autre caractéristique de "Blade Runner 2049". Comme son prédécesseur, il joue sur une certaine mélancolie du futur. Une mélancolie évidente par cette technologie proche de ce que l'on pouvait trouver dans le premier opus mais qui, on le sait, n'adviendra jamais. Nos futurs ont divergé et nous n'irons jamais dans ce Los Angeles. Pendant que les vagues rongent les digues construites autour de la ville, K se faufile vers un monde de poussière.

La mélancolie, la vraie, s'incarne dans un Las Vegas pris dans l'ambre. Une ville envahie par le sable où les statues sont figées dans le temps, où les hologrammes sont condamnés à riper. Encore une fois, l'esthétisme de Villeneuve fait des merveilles. Dans un univers irréel, K retrouve son père et son rêve. Mais un père fatigué, désabusé que le temps a rongé. Harrison Ford a bien vieilli et semble, à travers la belle gueule cabossée de K se contempler trente ans plus tôt. Vertige Dickien et sensation d'irréel. Le divertissement, dans ce monde-là, est mort. Il se rejoue sur scène, vain et futile. Rappel d'un passé qui a échoué. Folie écologique et désastre de rouille. Le cinéaste canadien se penche alors sur une dernière quête qui rend hommage à son propre cinéma mais également à l'oeuvre de Philip K. Dick : la recherche du souvenir. Cette mémoire qui hante déjà "Incendies" et "Premier Contact". L'une des constantes de l'humanité.

La mémoire se fait dès lors centrale dans "Blade Runner 2049". Comment savoir si l'on vit ? En se remémorant notre passé. Le souvenir en tant qu'objet sacré. Villeneuve récidive alors avec une scène d'une intensité mémorable, celle de la création des souvenirs par une femme condamnée à l'isolement. En chaque souvenir, inventée ou pas, réside une part de réel. C'est aussi cela qui définit l'humain. K est-il humain ? K peut-il éprouver des émotions véritables ? Peut-il mourir pour une cause ? Et brutalement, on réalise que K n'est qu'un autre fantôme, celui de Roy Batty, qui tente d'éprouver des sentiments, qui devra sauver Deckard. La pluie devient neige, le noir devient gris, et le futur regarde le passé. "Blade Runner 2049" ne souhaite pas copier son aîné, mais tend à lui rendre un hommage brillant et émouvant. Il comprend au lieu de mimer et cela donne au projet une toute autre envergure que les nombreuses suites récentes. Bercé par la musique lancinante (et surprenante) de Zimmer et Wallfisch, le long-métrage n'a pas à rougir. Né dans la contrainte, tel un réplicant du 7ème art, il n'en reste pas moins brillamment humain.

Denis Villeneuve sauve un projet qui n'a pas de sens et en fait une oeuvre intelligente, maligne et esthétiquement époustouflante. Un cinéma contemplatif et atmosphérique qui choisit d'honorer le passé plutôt que de le dénaturer. Bravo !
Auteur :Nicolas Winter
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