Critiques

Blade Runner 2049 : Les Androïdes Rêvent-Ils De Suites Électriques ?

Nous vivons actuellement dans le contexte de la culture doudou où tout ce qui a pu nourrir l'imaginaire collectif dans la deuxième partie du vingtième siècle revient régulièrement sur le devant de la scène cinématographique. Pas étonnant donc de voir l'univers de "Blade Runner" revenir dans les salles obscures au milieu des années 2010. La bande originale composée par Vangelis et la photographie développée par Jordan Cronenweth pour le monument de Ridley Scott cadrent parfaitement avec cette image fantasmée des années 1980 à base de néons et de synthwave sur laquelle on se pâme aussi allègrement en ce moment. Il n'aurait donc pas été surprenant d'avoir le droit à quelque chose se contentant paresseusement d'essayer de reproduire les émotions éprouvées face à l'original.


Waaaah… C'est de toute beauté !

"Blade Runner 2049" va tout faire pour proposer un contenu fort sans avoir à reprendre ce qui a été fait trente-cinq ans avant lui. L'imagerie conçue par Roger Deakins et Denis Villeneuve tranche globalement assez radicalement avec celle déployée par Jordan Cronenweth et Ridley Scott. Certains ont reproché au film d'être sinistre et stérile mais s'ils aiment pourtant le "Blade Runner" de Ridley Scott, ce n'est sans doute pas parce qu'il leur fait du bien. De toute façon, quand on va voir un film pareil, on sait que l'on y va pour se faire du bien. Si l'on doit en venir à se sentir comme dans un cocon si confortable qu'il en devient addictif, c'est justement parce que le long-métrage doit parvenir à capter ce qui fait de la dépression une chose dans laquelle on trouve parfois quelque chose de plaisant.

L'approche très clinique et perfectionniste de la scénographie ne veut pas dire qu'elle se retrouve écrasée par l'inspiration très kubrickienne et donc particulièrement lourde à manier. Les mouvements de caméra et les comportements des personnages portent en eux une indéniable froideur mais une froideur qui ne met pas le spectateur à l'écart de ce qui se raconte. Au contraire, elle le plonge d'autant plus dans cette atmosphère aussi anxiogène que mélancolique.

Cette mélancolie monolithique va d'ailleurs parfaitement de pair avec le choix de Ryan Gosling, un acteur capable de faire passer plusieurs émotions différentes avec une seule expression qui renoue ici avec la cinégénie mutique qu'il pouvait déployer dans Drive, et sa nature dans ce long-métrage. Il est particulièrement audacieux d'oser la lenteur, la contemplation, le sensoriel et les longues plages dépourvues de musique ou de dialogues (le premier mot n'arrive qu'au bout de cinq minutes de film) quand on manie autant d'argent. "Blade Runner 2049" ne ressemble pas (totalement) à "Blade Runner" mais reste toujours une œuvre dont la magnificence sidérante n'a d'égale que la capacité qu'elle a à nous immerger dans son mal-être. Certaines scènes et certains plans sont d'une puissance telle qu'il est presque impossible de les analyser au-delà de la caractérisation de l'impact qu'elles ont sur nous. On écarquille les yeux, on se couvre la bouche d'une main et on pense seulement « Incroyable ! ».  


Barouf de ouf

Tout le monde se pâme actuellement face à la plastique resplendissante de ce "Blade Runner 2049" mais personne ou presque ne s'attarde vraiment sur le régal pour les oreilles qu'un tel film peut être. Il ne s'agit pourtant pas ici de rendre hommage à la partition musicale de Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch, une bande originale qui a certes le mérite de ne jamais se reposer sur les lauriers de la musique composée par Vangelis (sauf exception) mais qui se contente de rechercher à plonger le spectateur dans l'atmosphère du film le plus souvent par l'utilisation de plages sonores assourdissantes et atonales. Leur utilisation est tellement fréquente qu'elles en viennent à noyer les quelques morceaux intéressants et plus mesurés que contient cette composition musicale. Il s'agit ici de mettre en lumière la qualité du montage et du mixage du son par l'ingénieur du son Theo Green.

L'absence récurrente de musique permet de mieux apprécier la netteté avec laquelle les sons se découpent pour tous connaître leur petit moment de gloire. Cette fois-ci, c'est assourdissant mais dans le bon sens du terme : les coups qui restituent parfaitement la supériorité de la force des réplicants sur celle des humains, le silence tétanisant qui précède la collision avec le sol d'une Peugeot (oui, oui, vous avez bien lu : une Peugeot dans un film américain pété de thunes !), les coups de feu et les explosions rares mais dont la puissance des déflagrations n'est en rien atténuée …


Mon petit poney, mon petit poney…

Bien sûr, "Blade Runner 2049", ce n'est pas qu'une plongée aussi confortable que déprimante dans le désespoir dans un écrin d'or. Cela serait pourtant suffisant à en faire un objet de cinéma fréquentable mais ce qui permet à une œuvre atmosphérique et cinégénique comme celle-ci de vous marquer, c'est son fond vertigineux. Avec le soutien de Michael Green, un type aussi capable de plonger dans les abysses de la médiocrité dans "Green Lantern" que de s'en extirper pour forger des personnages aussi humainement forts que tragiquement fragiles dans Logan, Hampton Fancher trouve dans le script de "Blade Runner 2049" l'occasion de prolonger un univers fascinant qu'il avait contribué à construire il y a trente-cinq ans. Déjà, lorsque le spectateur se retrouve face à un souvenir de gosse en train de fuir des petites brutes qui en veulent à sa figurine de cheval sans qu'il ne sache trop pourquoi une fois à l'âge adulte, il sait qu'il est face à quelque chose de psychanalytique et de symbolique en lien avec la licorne du premier épisode sans avoir besoin de comprendre tout le sens véhiculé par cette scène.

Ryan Gosling, avec son magnétisme impassible qui parvient pourtant à en traduire tellement sur ce qu'il ressent intérieurement, parvient à nous impliquer dans la recherche de son « humanité ». Sa relation amoureuse avec Joi, un personnage qui permet à Ana De Armas de prouver qu'"Overdrive" n'était en aucun cas révélateur de son talent d'actrice, fait écho à celle qui liait Rick Deckard à Rachel puisque l'on passe d'un « humain » amoureux d'une androïde à un androïde qui aime… Un hologramme. Il s'agit d'une nouvelle manière de traiter de la solitude, un des grands thèmes de ce qui est maintenant une saga, en y apportant la notion de virtualisation et de matérialisme. Le personnage de Joi est l'occasion d'utiliser la technique non pas simplement pour donner vie à quelque chose sur l'écran mais pour raconter une histoire et construire un personnage. Le personnage semble être physiquement présent parce que l'actrice était présente sur le plateau mais le fait de pouvoir deviner en travers d'elle le décor permet de ne jamais perdre de vue sa dimension spectrale tout en illustrant le regard que le personnage de Ryan Gosling porte sur elle.

Sans avoir à adapter un autre livre ou une autre nouvelle qui ferait suite au livre qui a inspiré "Blade Runner", "Blade Runner 2049" est sans aucun doute encore plus Dickien que l'original. L'amour teinté de mélancolie entre deux personnages marginaux comme K, un nom sans doute choisi pour le personnage de Ryan Gosling sans doute pour faire écho au second prénom de l'auteur, et Joi, en plus de susciter d'autant plus facilement l'intérêt pour leur relation au point de nous faire craindre ce qui arriver à un être virtuel et d'offrir une nouvelle perspective aux questionnements autour de la définition de ce que c'est que d'être humain, fait écho à l'un des plus beaux écrits de Philip K. Dick, Ah, Être Un Gélate…

Quant à la confrontation entre la réalité et le fantasme, entre le souvenir et le rêve, c'est un rappel évident de la grande thématique de la nouvelle Souvenirs À Vendre. Pour comprendre à quel point l'esprit de l'auteur semble planer sur "Blade Runner 2049", il suffit de voir cette scène où une gigantesque Joi nue à la peau rose et aux cheveux bleus quitte son panneau publicitaire pour s'adresser à K. Un moment surréaliste qui pourrait être une vision que Dick aurait décidé de coucher sur le papier d'après une de ces nombreuses fois où il aurait encore un peu trop abusé du drogue.


Il a les yeux revolver…

Là où les thématiques de "Blade Runner 2049" se gaufrent un peu, c'est sur le sous-texte théologique. Tout n'est pas à jeter car le film a tout de même le courage de ne finalement pas élever au rang d'élu celui qu'il semblait pourtant prédestiner à le devenir. Il renvoie même au mécanisme de l'identification pour expliquer pourquoi les récits prophétiques résonnent avec tant de force chez chacun, même chez ceux qui ne croient pas.

Là où le bât blesse, c'est du côté du personnage de Jared Leto, Niander Wallace. Tout partait bien avant qu'il n'apparaisse à l'écran : une ambiance mystique règne au sein de son entreprise, il semble y avoir un vrai culte autour de ce qui est littéralement un gourou… Et puis, il apparaît. Les espoirs du spectateur de voir s'écrire autour de lui un sous-texte subtil qui rendrait le personnage fascinant s'effondrent dès qu'il ouvre le bec. Mec, t'es un Dieu, on a compris. Si tu n'as rien de plus à me dire, ne te donne pas tant de peine.


Quelle expérience de vivre dans la peur

Denis Villeneuve ne parvient pas seulement à signer quelque chose qui n'est pas honteux. Beau, désespéré, mélancolique, atmosphérique et profond, "Blade Runner 2049" traite son spectateur comme un adulte et il y a fort à parier que vous pourriez en réclamer encore plus pour peu que vous soyez sensibles à ces aussi lentes et exigeantes que secouantes deux heures et trente-deux minutes.
Auteur :Rayane Mezioud
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