29 novembre 2020
Critiques

Blue Jasmine : Enthousiasmant !

La carrière de Woody Allen a toujours alterné comédies et drames avec une régularité de métronome. Pour le meilleur très souvent, mais aussi parfois pour le pire (sachant qu'un mauvais Allen est souvent un bon film en regard de la production mondiale) et que le jeune homme de 77 ans fait toujours en sorte que ses films soient attendus la bave aux lèvres, tantôt aguichés par un casting hors norme, un pitch savoureux ou encore comme depuis quelques années, une destination exotique, à savoir en dehors de New-York.

Après Barcelone, Paris et Rome, Woody est de retour aux Etats-Unis avec "Blue Jasmine" (distribué par Mars Films) et plus précisément à San Francisco, où sa nouvelle héroïne débarque, désœuvrée et paumée pour venir s'installer chez sa sœur et tenter de remettre sa vie sur les rails tant sentimentalement qu'économiquement. En concentrant son récit sur une héroïne en perdition, Woody Allen revient à la partie sombre de son œuvre, mais son film recèle suffisamment de moments amusants pour nous livrer une comédie dramatique ultra réussie, véritable écrin pour une Cate Blanchett renversante qui nous sert une performance de haute volée.

A l'instar des autres comédiennes que Woody Allen a su porter sur les sommets en leur offrant des rôles inoubliables dans ses plus beaux films (Diane Keaton, Mia Farrow, Scarlett Johansson pour les plus marquantes) Cate Blanchett trouve ici un rôle incroyable, de ceux qui peuvent faire prendre à une carrière déjà riche un virage encore plus salutaire. En dépeignant l'opposition entre deux sœurs, opposition de caractère, de mode de vie, de goûts, Allen parvient avec fluidité à décrire les difficultés de l'accomplissement par soi même et offre notamment par ce prisme une vision de la bourgeoisie américaine des plus pessimistes.

Là où "Blue Jasmine" est également intéressant, c'est que le récit prend un virage de plus en plus dramatique pour ne plus en dévier jusqu'à une fin qui refuse les conventions et le happy end. Malgré les bons mots et autres notes d'humour qui ne manquent pas comme toujours chez Woody Allen, les héroïnes morflent et n'en sortent pas forcément plus belles et plus fortes. Elles suivent plutôt le chemin sinueux de l'existence, elles sont cabossées et blessées et ont beau essayer de se reprendre en main, elles butent souvent sur un monde moins rose qu'elle ne le rêve. Sans compliquer son récit outre mesure, Allen a pourtant écrit un personnage dense, rempli de contradictions, dont chaque facette apparait au fur et à mesure, tout comme son glissement en dehors de la réalité, décrit de manière extrêmement subtile, concomitamment au jeu de Cate Blanchett.

En jouant sur la temporalité, en faisant des allées et venues entre le présent et des scènes de son passé qui s'intercalent dans le récit et permettent de comprendre le mal-être qui envahit Jasmine, Allen nous offre un montage virtuose et suffisamment huilé pour que le spectateur ne soit jamais perdu. C'est intelligent et fin comme le cinéaste l'est souvent et là, la performance de Cate Blanchett permet à la comédienne de jouer sur toute une gamme d'émotions. Elle est incroyable et propose une hallucinante palette de jeu qui en fait d'emblée l'une des favorites à la course aux prochains Oscar. Ses partenaires ne sont pas en reste, notamment Sally Hawkins dans le rôle de sa sœur, touchante en amoureuse au grand cœur, qui  démontre un talent monstre, Bobby Cannavale en dur moins rustre qu'il n'y parait, Alec Baldwin en mari débordé… La réalisation reste d'une grande sobriété, sans effet de manche superflu,  mais Woody Allen confirme qu'il reste un directeur d'acteurs hors pair lorsque son écriture est aussi subtile qu'ici, et que les tics agaçants, comme une sorte d'hystérie permanente qui polluait son précédent film n'est plus  présente.

 "Blue Jasmine" est un des Woody Allen les plus enthousiasmants depuis longtemps et  à l'image de son titre, il ne s'inscrit ni dans la période rose, ni dans la période noire de son auteur, mais bien dans la période bleue dans lequel le cinéaste semble être entré de plein pied !

Auteur :Fred Teper

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