22 janvier 2022
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Bon Voyage : Vive le cinéma français !

Ah la merveille ! On osait plus y croire et voilà qu'un grand film français débarque sur nos écrans.

Jean-Paul Rappeneau, cinéaste aussi rare qu'exigeant (7 films en 37 ans de carrière) nous offre une comédie endiablée (1400 plans pour une durée de 1h50), un pur moment de bonheur. "Bon Voyage" débute et se termine dans une salle de cinéma, façon de signaler que "Bon Voyage" est un divertissement, pas un film à message ni à thèse, un vrai film de cinéma, du cinoche comme on en fait plus et comme beaucoup n'ose plus en faire.

Rappeneau est un artisan, mais cette modestie ne l'empêche pas d'être brillant. Sa mise en scène est toujours aussi élégante et lyrique, son scénario très écrit (trop diront certains…), un travail minutieux qui a nécessité plusieurs années de réflexion et d'écriture et pas moins de 4 co-scénaristes. "Bon Voyage", c'est avant tout de la belle ouvrage, un grand film populaire de qualité (française)… Une denrée rare. 

Le plaisir vient de l'allégresse, du rythme qu'impose le film. Pas de temps mort chez Rappeneau. Comme le disait Truffaut, un film c'est un train qui avance dans la nuit, et rien ne pourra l'arrêter. Plaisir du tempo donc. Plaisir du récit qui mélange la comédie, le drame, le film d'action, d'espionnage et le roman d'apprentissage. Tout s'entremêle harmonieusement. Rappeneau n'a pas voulu traiter avec gravité de cette période de l'histoire de France qui allait déboucher sur l'Occupation allemande et le génocide des juifs. Il prend le parti de rire (le film est très drôle) sans toutefois masquer la tragédie qui est en marche.

Un plan magnifique : Paris désert, seul un chien passe et un type sur son vélo. Plan suivant : Bordeaux et l'hôtel où tout le gratin parisien s'est réfugié. La fin d'un régime, d'une République, une micro-société où chacun essaie d'user parfois sans succès de sa supériorité hiérarchique. Beaucoup ne comprenne pas ce qui arrive, beaucoup n'imagine pas ce qui va arriver. A partir de cet exode forcé, Rappeneau et son co-scénariste Patrick Modiano (qui a beaucoup écrit sur l'Occupation, lire ses trois premiers livres…) vont construire un chassé-croisé amoureux et suivre l'évolution, la valse-hésitation d'un jeune homme, Frédéric (Grégori Dérangère), qui souhaite devenir écrivain.

"Bon Voyage" est avant tout un film de personnages. L'écrivain donc, sorte de double de Rappenau et de Modiano (les héros des romans de Modiano sont souvent des écrivains ou des êtres qui tentent ou souhaitent écrire…) est accusé d'un crime qu'il n'a pas commis. Il s'évade bientôt de la prison grâce à Raoul (Yvan Attal), un petit voyou qu'il va suivre à Bordeaux. Là, ils rencontrent une jeune étudiante Camille (Virginie Ledoyen) qui souhaite faire passer en Angleterre des bonbonnes d'eau lourde (une matière stratégique qui doit échapper aux nazis). Les deux compères tombent bien sûr amoureux d'elle et vont l'aider dans sa tâche.

A côté de cette intrigue, il y a l'actrice Viviane (Isabelle Adjani) la vraie responsable du crime et dont Frédéric est fou amoureux. L'actrice, aussi talentueuse que rusée, use des hommes à sa convenance. En ces temps difficiles, rien de tel qu'un ministre pour assurer sa protection. Elle le trouve en la personne de Beaufort (Gérard Depardieu), un ministre opportuniste pro-pétainiste qui rejoindra bientôt le maréchal et son gouvernement de Vichy. Mais c'est une autre histoire. A tous ces personnages, il faut ajouter un espion anglais travaillant pour les nazis (Peter Coyote), un personnage clé qui va relier les différentes intrigues.

A ce plaisir du récit, des personnages vient aussi le plaisir des comédiens. Et là, on est aux anges. Cela faisait longtemps que l'on avait pas vu Adjani aussi pétillante et drôle, s'auto-caricaturant presque dans ce personnage d'actrice emmerdante et ses retrouvailles avec Depardieu, très bon lui aussi (on commençait à douter sérieusement de son talent depuis quelques temps…) sont vraiment émouvantes et nous renvoient à Barocco et Camille Claudel. Tous les autres comédiens sont à l'unisson: Attal gouailleur, Ledoyen piquante, Dérangère convaincant… 

Bien sûr "Bon Voyage" va très vite, bien sûr la fin est heureuse et attendue, bien sûr les comédiens en font beaucoup mais l'ambition de Rappeneau était de réaliser un film-hommage aux comédies américaines des années 30 et 40. Ceux de Lubitsch, de Hawks. Les répliques fusent, l'invraisemblance est toujours présente, le ton est décalé. A ce travail d'orfèvre, on ne peut lui reprocher qu'une trop grande perfection, une brillance de chaque instant qui empêche parfois l'émotion d'arriver, une scène de s'installer. Rappeneau a peut-être eu peur d'ennuyer, il a, comme on dit, bien charger sa barque. Mais mieux vaut trop que pas assez. Et en ces temps de vaches maigres dans le cinéma français, ce film vivifiant, tonique et drôle nous redonne le moral.

En sortant de la salle, on a presque envie de crier : "Vive le cinéma français !" C'est dire…

Auteur :Christophe RousselTous nos contenus sur "Bon Voyage" Toutes les critiques de "Christophe Roussel"

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