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Broken Flowers : Le voyage en solitaire

Révélé au milieu des années 80 avec "Stranger than paradise", Jim Jarmusch est un artiste qui aime multiplier les histoires à l'intérieur de ses films, n'hésitant pas à les fragmenter comme autant de plages différentes sur un même disque.

"Broken Flowers", son dernier-né, n'échappe pas à la règle et, à travers le voyage d'un homme parti sur les traces de son passé amoureux, le cinéaste new-yorkais esquisse de brèves fictions à travers les figures féminines que croise son héros désabusé.

Pour autant, ce qui importe dans "Broken Flowers", c'est moins le vague suspens qui alimente le récit (Don Johnston trouvera-t-il la femme qui lui a annoncé par lettre anonyme un fils caché depuis 20 ans ?) que cette tournée des coeurs déçus durant laquelle ce quinquagénaire, séducteur impénitent poussé par l'enthousiasme de Winston (formidable Jeffrey Wright) à découvrir le mystère, promène son spleen à travers l'Amérique avant de se réconcilier avec lui-même, ou pour le moins assumer ses paradoxes.

Entamées sous les meilleurs auspices lorsqu'il retrouve Laura (Sharon Stone, belle et émouvante) avec qui il passe une très agréable soirée avant de se réveiller dans ses bras au petit matin, ses pérégrinations dans "Broken Flowers" ne vont pas tarder à se dégrader à mesure qu'il rencontre celles qui ont jalonné ses destinées sentimentales.

Son indolente odyssée s'échouera lamentablement dans un champ (le passé lui revenant à la figure, au propre comme au figuré, au détour d'une visite qui vire à l'aigre), avant de s'achever sur la tombe de l'une de ses ex-disparue dans un accident, submergé malgré lui par une discrète émotion où les larmes se confondent avec les gouttes de pluie ruisselant sur son visage fatigué.

Road movie désenchanté nappé d'un humour feutré mais imparable (les scènes avec Winston, les retrouvailles avec Carmen, communicatrice animalière (!) jouée par Jessica Lange), "Broken Flowers" sécrète un charme tenace grâce à l'élégante interprétation de Bill Murray qui, s'il ne déroge pas à son personnage récurrent de jet-lagué sur qui les événements semblent glisser, dévoile ses immenses talents de comique minimaliste comme lors de sa visite chez Dora (Frances Conroy) où sa manière de manger détone tandis que son visage trahit son agacement d'un haussement de sourcils, d'un regard perdu ou d'un souffle amer.

Une performance en creux rythmée par une palette musicale parfaite (Jim Jarmusch est coutumier du fait) qui, selon les couleurs choisies, impriment à chaque scène dans "Broken Flowers" une atmosphère particulière même si la tonalité d'ensemble verse dans une ineffable mélancolie.

A l'image du leitmotiv musical signé Mulatu Astatke qui accompagne le périple du Don au terme duquel il pourrait faire sienne cette phrase de Stendhal : "Ce que j'aime dans les voyages, c'est l'étonnement du retour".

Auteur : Patrick Beaumont

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