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C’est le bouquet ! : Miracle !

Il est possible, en France, que de tels miracles arrivent ! On peut aller au cinéma voir des comédies fines, jubilatoires, écrites, au sens littéraire du terme, intelligentes... Oui, ça existe. C'est on ne peut plus rare, je vous le concède, raison de plus pour ne pas bouder cette nouvelle fantaisie de Jeanne Labrune, qui revient encore plus en forme et en verve qu'avec son précédent film, Ca Ira Mieux Demain. 

L'univers de Jeanne Labrune est à part. Chez elle, comme le formulait si bien Jean-Pierre Darroussin, un des protagonistes du film, c'est le langage qui donne naissance à des situations, et non l'inverse. Et c'est flagrant, et on comprend pourquoi elle intitule ses films des "fantaisies". On bascule sans cesse, à partir d'une chose on ne peut plus banal, le langage, dans des situations totalement irréelles, surréalistes même. Les dialogues pleins de brio, ont pour but de nous faire prendre conscience de tout le pathétique, de tout le vide des personnages qui les formulent. 

Car C'est Le Bouquet ! est une critique de haute voltige de cette bourgeoisie parisienne, dont la quintessence est le personnage de Sandrine Kiberlain, qui déclame des grandes vérités sans les comprendre, qui s'offusque là où il est de bon ton de s'offusquer, mais qui adopte les propos et les attitudes qu'elle entend condamner... Bref, ce pointage du doigt du prêt-à-penser, comme le dit Jeanne Labrune, est d'une justesse et d'une efficacité incroyable. On est toujours très loin des caricatures grossières ici, ce qui rend le message du film d'autant plus efficace.

Labrune dénonce ce monde de la pédanterie jargonesque, du double jeu qui nous est imposé à tous dans notre vie sociale.À ce titre le personnage de Dominique Blanc jouant à outrance le rôle qu'on attend d'elle de commerciale inculte (car il faudrait presque avoir honte d'être cultivé dans ce monde) et manipulatrice, pour se révéler le seul personnage entier et vrai du film, est d'une justesse et d'une puissance remarquables.

Les autres restent enfermés dans leur bêtise, leurs poncifs, leur bien-pensance masquant un vide ahurissant (Sandrine Kiberlain, Mathieu Amalric en patron de start-up), ou peu à peu se réveillent (Jean-Pierre Darroussin). Le fil conducteur du film, comme Jeanne Balibar et sa commode dans Ca Ira Mieux Demain, étant le personnage lunaire joué par Richard Debuisne. Il traverse le film nimbé d'une pureté, d'une spontanéité et d'une naïveté (dans le sens positif du terme), sans cesse en contraste et en opposition avec la fausseté et l'hypocrisie ambiante. 

Il est réjouissant de voir de telles comédies en France, qui en appellent autant au sens de l'humour du public qu'à son intelligence. Et même si parfois les dialogues, certaines scènes, parviennent moins bien à installer ce parfum de surréalisme ordinaire, le film est tout de même une réussite et on se félicite d'avoir encore en France des réalisatrices-scénaristes de la trempe de Jeanne Labrune.

Auteur :Benjamin Thomas
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