22 janvier 2022
Critiques

Café Society : On en a rit de pleurer

Nombreux sont ceux qui connaissent les films de Woody Allen… de nom ou de vue. La qualité de sa filmographie n'a (presque) rien à envier à sa quantité. Ce jeune homme de 80 ans réalise, en effet, environ un film par an ! Cette année, le jour de l'ouverture du festival de Cannes, le 11 mai 2016, "Cafe Society" sort dans les salles… et ce rencard entre amoureux du cinéma vous garantit une nuit pleine de beaux rêves.

« A dream is a dream » (« un rêve est un rêve ») concluent-ils d'ailleurs. Voilà exactement le genre de phrase que seul un scénariste comme Woody Allen peut écrire sans crainte. L'usage récurrent de phrases clichés, du présent gnomique – qui énonce des vérités générales –  est à ce point exagérée qu'au lieu d'alourdir le propos, il souligne le vide comique des paroles de généralisation. L'hypocrisie des dialogues est telle que Kristen Sterwart (Veronica) parvient à deviner les futurs mots de Steve Carell (Phil). Woody Allen n'est pourtant ni un provocateur, ni un critique. La superficialité de la vie, des dialogues, du monde du cinéma ne nous blesse pas pourtant elle nous renvoie à notre propre superficialité. Elle n'est pas une dure réalité noyée dans l'ironie tragique mais directement une plaisanterie. En effet, Woody Allen n'oublie pas que Dieu rit lorsqu'ils voit les hommes si sérieux, les hommes qui croient se connaître. « La vie est une comédie écrite par un scénariste sadique ». Il n'y a pas de pessimiste anthropologique chez Allen mais la conviction qu'il vaut mieux rire de l'ignorance … celle des autres comme la nôtre.

Cette comédie (si c'en est) s'appuie donc sur des procédés humoristiques multiséculaires. La répétition à outrance d'une même action – comme celle, stéréotypée, de couler un cadavre dans le béton d'une fondation – en est un. La profusion des phrases-clichées, des lieux romantiques clichés -  et oui, même Central Park – et des personnages-clichés – le communisme idéaliste, les juifs corrompus, élitistes et/ou arrivistes – en est un. Le décalage, entre la gravité de l'enjeu qui réside dans une parole et la légèreté avec laquelle la prononce l'ignorant, en est un. Mais, dans "Café Society" (et les comédies de Woody Allen en général), le comique reste subtil parce que, s'il résiste à la gravité, il n'en est pas moins fondé sur une réelle réflexion.

C'est là que l'on voit toute la difficulté du rôle de critique (auquel Allen se refuse, peut être à juste titre). Le critique (nous) devrait coucher par écrit l'indicible. Pourtant, le génie de Woody Allen tient de sa capacité à communiquer, à lever par image (sans mots) devant nous ce qui grouille dans le silence. La voix-off – celle de Woody Allen au passage – est donc un guide dans la narration … tout comme l'ouverture du film à l'iris indique au spectateur que le cinéma est avant tout un regard, un œil qui scrute un lieu depuis son angle de vue singulier. Les propos des dialogues sont sérieux, mais c'est parce qu'ils sont joués par des personnages légers qui ignorent la gravité de leur parole que nous sommes capables de juger s'ils partent trop loin ou s'ils s'approchent d'une vérité.

La voix-off ne cesse de commenter la société mondaine à laquelle renvoie le titre. Tandis que cette voix extradiégétique nous communique des détails croustillants mais inutiles (donc légers) sur les personnalités présentes dans le club, la caméra effectuent de longs travellings circulaires. Elle se déplace dans la salle, avec autonomie passant de l'un à l'autre. Cette société n'envahit pas la narration. Elle crée une atmosphère de luxe. De fait, même si la discussion de Verinoca et Phil est sans cesse interrompue par l'arrivée vers Phil de gens du cinéma, Kristen Stewart étant alors repoussée en bord-cadre, ceci est avant tout un usage de la répétition comique.

A cette société hollywoodienne, il existe une alternative : le Bronx. Woody Allen y tourne un film noir dont Ben, le frère de Bobby est le héros. Ainsi, paradoxalement, la vie du frère  s'apparente à celle d'un film tandis que l'histoire romantique de Bobby demeure somme toute plausible, alors même que c'est lui qui vit à Hollywood. Par ailleurs, l'esthétique du film n'est plus la même en fonction que l'on est dans à Hollywood ou à New York, même si les codes du film noir sont, eux-aussi, exacerbés jusqu'au kitsch. Les couleurs changent. Dans les plans d'Hollywood, on peut peut-être reconnaître la patte des peintres américains des années 1930, leur réalisme social. Tantôt, la lumière douce des œuvres de Grant Wood (voyez "American Gothic", 1930). Tantôt, la lumière orangée du crépuscule des œuvres d'Edward Hopper (voyez "Room in New York", 1932). Cette dernière lumière intensifie le romantisme de la narration (s'ajoute au choix des lieux et des dialogues), le visage de Kristen Stewart faisant sa première apparition sous un beau jour. Ce qui est admirable chez Woody Allen, c'est son habilité à manipuler le poids de la sur-esthétisation face à celui de la laideur sur la balance du beau, de sorte à atteindre la grâce…

…Tout comme la musique jazz est en équilibre constant entre une structure stricte qui serait ennuyeuse et un désordre total qui serait épuisant. Cette musique jazz accompagne tout le film allant de Richard Rodgers à Robert Burn en passant par … la liste est longue … Par ailleurs, Woody Allen use de l'ironie musicale puisque, avec l'unité musicale du film, il donne l'impression que l'action converge toujours vers le night-club où se trouvent les musiciens mais aussi toutes l'hypocrisie d'un monde. La musique s'agite joyeusement devant Bobby qui ne peut plus rien voir derrière les confettis parce que son regard est ailleurs.

Par là même, nous remarquons que si l'humour crée une distance entre le spectateur et le tragique, Woody Allen parvient à créer l'intimité. Les plans gros sur les visages de Veronica et de Bobby en champ / contre-champ puis leur réunion dans un même plan moyen permettent au spectateur de deviner la nature profondeur de leur relation. Plus encore la séquence, où deux plans – un sur Bobby, l'autre sur Veronica – se superposent, abolie la distance réelle qui existe entre leur corps. De plus, le vertige de la caméra qui exécute un travelling circulaire ainsi que le flou de l'arrière-plan dû à une longue focale donne l'impression que les deux espaces se mélangent. D'autant plus que les rumeurs des discussions dans chacun des espaces ne forment plus qu'une. Ainsi, la distance les rapproche puisque à l'abscence répond le rêve – où le fantasme peut tout ce permettre. Mais nous ne vous apprenons rien ici, spectateurs !

Woody Allen signe donc ici une tragédie dont la qualité doit beaucoup au recul comique. Nous pouvons affirmer, au terme de cette critique, une chose à propos de ce scénariste, acteur, réalisateur : c'est que lorsqu'on est loin d'une salle de cinéma, on a toujours l'impression de le connaître, de connaître ses trucs mais (souvent) dès qu'il sort un nouveau film, on le  redécouvre à nouveau… "Café society", un Woody Allen comme les autres ? Oui, c'est-à-dire réussi !
Auteur :Coline Devaux
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