14 octobre 2019
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Camille Redouble : Une belle insouciance

Retourner à l'école ? L'horreur ! Mais cela amuse Camille. Et nous aussi, puisqu'à la suite d'un Nouvel An un peu arrosé, cette dernière s'évanouit, et se réveille… vingt-cinq ans en arrière. Camille a de nouveau seize ans, elle va au lycée, ses parents sont toujours vivants et elle s'apprête à rencontrer Éric, l'amour de sa vie qui, dans le présent, vient de la quitter. Le pitch est sympathique, mais là où le film fonctionne vraiment, c'est dans l'équilibre trouvé par Noémie Lvovsky entre la drôlerie et l'émotion. Un savant mélange, qui se déguste durant tout le film.

Après un générique de toute beauté, où des bougies, des plumes ou encore un chat traversent un fond noir au ralenti, les premières scènes font craindre un film bavard se regardant le nombril. Camille est actrice, la voilà qui tourne une scène dans laquelle elle se fait égorger. Puis elle rentre chez elle, se sert plusieurs verres, et joue une comédie pas possible à son ex Éric, venu faire visiter l'appartement, qu'il veut vendre, à un pauvre bonhomme qui ne pensait pas se retrouver en pleine scène de ménage. Les dialogues vains fusent, la caméra virevolte dans un effet de style lui aussi un peu creux, ça commence mal. Mais le blackout du Nouvel An va être salutaire, si ce n'est à Camille, du moins au film. Camille se réveille dans un lit d'hôpital. Nous sommes en 1985, elle a de nouveau seize ans, et ses parents arrivent pour la ramener à la maison. À partir de ce moment, exit le petit film chiant, on est là pour s'amuser !

Voir Noémie Lvovsky, la quarantaine bien sonnée, sortir de l'hôpital entre ses deux parents, attifée en Punky Brewster, a quelque chose d'infiniment réjouissant. Et elle aussi, cela a l'air de terriblement l'amuser. Bien sûr, elle se demande ce qui lui arrive, mais l'émerveillement d'avoir à nouveau seize ans et de se retrouver propulsée au milieu des années 80 prend d'abord le pas sur toute angoisse et tout questionnement métaphysique.

Bien qu'un peu perdue, c'est donc le sourire aux lèvres que Camille met son casque de walkman sur ses oreilles, enfourche son vélo et se rend dans une salle de classe où elle ne pensait plus jamais mettre les pieds. Elle est envoyée à la perm parce qu'elle n'a pas fait son devoir d'espagnol ? Elle s'en fiche royalement, elle est bien trop excitée par ce qui lui arrive ! Et ce de fait, nous aussi. Le postulat de départ a beau être un brin étrange, on y croit volontiers, et on se laisse embarquer sans sourciller et avec une pointe de nostalgie dans cet univers, rendu des plus réalistes grâce au très bon travail effectué sur les costumes (mention spéciale avec félicitations du jury pour l'accoutrement de Mathieu Amalric, transformé en prof lubrique, les cheveux gras et le ventre proéminent), les décors et les accessoires.

D'autant plus que l'enjeu du film ne sera pas d'expliquer ou de résoudre ce voyage dans le passé. Il a eu lieu, point. Non, la question, pour Camille, sera de savoir si, en ayant le choix, elle allait tenter de modifier son passé, afin de tenter de s'offrir un autre présent. Le redoublement dont il est question dans le titre n'a en effet pas la connotation péjorative qu'on lui associe généralement. Il faut plutôt ici le prendre comme une seconde chance, ou en tout cas une nouvelle possibilité de choix.

Car l'élément perturbateur, qui ternira l'insouciance de notre héroïne, ne tarde pas à se faire connaître : Éric. Le soir du Nouvel An, Camille est détruite, elle a perdu Éric. Lorsque, dans les couloirs du lycée, elle le recroise pour la première fois, elle lutte alors contre son attirance. Ne pas vivre d'histoire avec Éric l'empêchera de souffrir vingt-cinq ans plus tard. Incapable d'accepter la future fin de l'histoire, elle préfère, dans un premier temps, ne pas la vivre du tout. Mais « Est-ce la vie qui abime l'amour, ou a-t-il forcément une fin ? », se demandera-t-elle ensuite.

Les rapports de Camille avec ses parents (excellents Yolande Moreau et Michel Vuillermoz) sont aussi très beaux. Elle se comporte avec eux de manière à profiter de chaque instant, elle enregistre leur voix, est attentive à eux, l'ingratitude de l'adolescente étant remplacée par la tendresse de la femme qui, vingt-cinq ans plus tard, aimerait que ses parents soient toujours vivants. Là encore, la réalisatrice / interprète ne nous prend pas en otage avec des sentiments faciles. Ce qui, fait par d'autres, aurait pu paraître niais et tirer sur la corde sensible, se révèle ici d'une grande justesse et d'une sensibilité parfaitement dosée. C'est ce mélange de recréation amusée du passé et de réflexion sur les choix qui nous engagent pour l'avenir (en tant qu'interprète Noémie Lvosky se révèle d'ailleurs parfaitement juste dans les deux registres, dans la candeur de la jeunesse comme dans la tristesse) qui fait souffler sur « Camille redouble » un petit vent de fraîcheur qui ne nous fait pas du tout regretter d'avoir suivi la réalisatrice sur les bancs de l'école.
Auteur :Audrey Jeamart
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