13 décembre 2019
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Carnage de Roman Polanski : La critique

Comment aborder l'œuvre d'un vieux monsieur de 78 ans avec "Carnage" et dont le premier long métrage est sorti sur les écrans il y a bientôt un demi-siècle ? En élaguant, en fermant davantage de fenêtres que l'on ouvrira de portes. La modestie autant que la concision est le chemin de croix du chroniqueur. Tout d'abord, sachons rester à notre place. Bien heureux les Pic de La Mirandole qui se targuent de saisir les tréfonds de l'âme d'un artiste en doublonnant les statuts de biographe « à la petite semaine » et de psychanalyste de bazar.

Admirons les omniscients qui expliquent la filmographie du farfadet polonais en nous narrant la jeunesse du petit Roman à l'ère des Ghettos, la maturation dans les temps troublés de la guerre froide ou la libido forgée (forcée) de l'American Way of Life tendance « Peace and love ». Bien heureux les grands manitous de la conscience humaine ! Nous ne pouvons que constater modestement que l'écran de fumée de "Nuit et Brouillard" est suffisamment opaque pour interdire à toute personne honnête de trancher le nœud gordien des illusions. Où commence la réalité et où lui succède la véracité ? La suite est du même bois, opportunisme ou adhésion spontanée cette collaboration avec le système stalinien ? Et nous passerons sous silence ces addictions sexuelles ; que la justice fasse son travail.

Pour le cinéphile monsieur Raymond Liebling alias Polanski a vu le jour en 1962, date de la sortie du "Couteau dans l'eau". Cette parabole sur la lutte de classe paradoxalement sera fort mal accueillie par les gardiens du temple marxiste. A contrario, le jury de La Mostra de Venise, puis les intellectuels new-yorkais porteront au pinacle le jeune metteur en scène. Chouchou des festivals, ses deux oeuvres suivantes « Répulsion » avec Catherine Deneuve puis "Cul de Sac" interprété, hasard de la distribution par la sœur de Catherine, Françoise Dorléac, se verront couronner à Berlin, d'argent puis d'or. Mais que vaut l'éloge des élites si le peuple des salles obscures vous boude ? Le bonhomme n'a jamais eu l'intention de se couper des masses, ni de jouer au martyr préféré des Arts, le génie méconnu. Une sublime parodie des films de suceurs de sang, "Le Bal des Vampires" puis changeant d'optique, un vrai film terrifiant (à vous couper l'envie d'enfanter) "Rosemary Baby" hissèrent le petit juif apatride vers les sommets du box-office. Mais dans la vraie vie, le bonheur a un prix et il est parfois très lourd.

Chose promise, chose due, nous passerons au large de sa biographie pour rester ancré sur son travail. Shakespeare (« Macbeth ») ne lui réussit pas plus qu'à Orson Welles, l'escapade italienne (« Quoi ») fut un fiasco. Les Seventies commençaient mal. La rédemption surgit du polar noir. "Chinatown", avec le couple mythique Dunaway-Nicholson. Certes, les tordus des synapses préférèrent l'hallucinant « Locataire », mais Hollywood ne bouda son plaisir face à ce retour aux codes du genre, ceux d'un bon Bogart. De classique à académique, il n'y parfois qu'un pas. L'adaptation du « Tess » de Thomas Hardy incarnée à l'écran par Nastassja, la fille de Klaus Kinski, peut paraitre avec le recul aux marges du pompeux. Toujours est-il que le succès fut au rendez-vous.

La longue éclipse qui suivit, sept longues années, faillit être fatale au maestro. "Pirates", joli hommage au cinéma de l'âge d'or, fut un gouffre financier. Le réalisateur jura (mais un peu tard) que l'on ne l'y reprendrait plus. Lesté d'un savoir-faire certain, vacciné contre les excès d'audace, ces longs métrages suivants furent calibrés pour obtenir un retour sur investissement de père peinard. Histoires accessibles au plus grand nombre, comédiens populaires (Harrison Ford, Hugh Grant, Sigouney Weaver, Johnny Depp), la règle d'or devint : risque zéro. À ce jeu-là, on navigue vite entre le passable ("Frantic") et le franchement médiocre ("La Neuvième Porte").

L'acmé de cette période eut lieu à l'aube du siècle naissant : en se retournant sur son passé, en cette Pologne sous le joug nazi, il trouva avec "Le Pianiste" biopic de Wladyslaw Szpilman un sujet universel (la barbarie vue par les victimes et les dominés). Son talent en fit une fable tragique sur la violation par le monde extérieur de l'égo. "The Ghost Writer", l'an passé, prouva au monde entier que le savoir-faire du conteur et du metteur en image était intact.

C'est donc avec un brin d'agacement que nous reçûmes son dernier opus, "Carnage", simple adaptation sur grand écran de la médiocre pièce de théâtre de Yasmina Réza, dramaturge pour bourgeois faussement progressiste. L'homme qui a su tout au long d'une vie d'artiste les ambiguïtés de l'âme humaine mériterait une sortie plus noble. Alors, s'il vous plait, laissez-lui, monsieur le maître de l'univers, encore un peu de temps.

Auteur :Régis Dulas
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