26 octobre 2020
Critiques

Chambre 212 : Le mariage, ce n’est pas pour eux

Critique du film Chambre 212

par Elisa Drieux Vadunthun

« Désormais, on ne nous verra plus ensemble. Désormais, mon cœur vivra sous les décombres, de ce monde qui nous ressemble et que le temps a dévasté. Désormais, ma voix ne dira plus je t’aime. Désormais, moi qui voulais être ton ombre. Je serai l’ombre de moi-même. Ma main de ta main séparée. »
Octobre 1969. La saison des amours est finie depuis à présent deux mois. Sous le ciel d’automne, les feuilles tombant sur nos têtes et le sol glissant de la chaussé mouillée par ces matins humides, les cordes vocales du célèbre artiste français Charles Aznavour, sont la seule chose qui réveille nos esprits commençant à glacer par ce froid tantôt là. La célèbre chanson vibrante évoquant la fin d’un long amour qui existait entre deux êtres, nous déroule parfaitement le synopsis de "Chambre 212".
Le vinyle comportant les paroles qui traduisent l’ouverture du nouveau film de Christophe Honoré, n’a pas été conçu sur la demande du réalisateur, mais on pourrait tout de même s’y méprendre. On pourrait le croire en effet, car "Chambre 212" débute par un plan au filtre vintage sur Maria (Chiara Mastroianni), dont les mouvements sont saccadés, comme si celle-ci était en train de se faire photographier en pleine course pour échapper à son crime conjugal : l’adultère. Pour autant, elle ne nous affiche guère un visage mécontent de l’attitude qu’elle a tenu juste auparavant.
Pour son grand retour, Christophe Honoré n’a pas décidé de faire les choses à moitié. Il décide de nous afficher à l’écran : Chiara Mastroianni, Vincent Lacoste (à croire qu’il est devenu l’acteur fétiche de Christophe Honoré. Il nous ait déjà apparu dans "Plaire, Aimer et Courir vite" avec déjà une interprétation incroyable), Camille Cottin, Benjamin Biolay et la participation exceptionnelle de Carole Bouquet ("Trop belle pour toi", 1989, Bertrand Blier).
Tous ont su jouer à merveille leur rôle et n’ont pas fini de nous surprendre à chaque minute lors du déroulement du film. Sauf un, Benjamin Biolay, jouant très bien son rôle, mais qui manque de dialogues et d’intonation dans sa voix. À vouloir jouer le mari déçu, triste par l’attitude de sa femme, mais qui semble avoir beaucoup de recul par rapport à tout cela, il se fait presque oublier. Heureusement, vers la fin, son jeu d’acteur n’en reste pas là et il a su montrer un peu plus d’expressions à l’écran. N’oublions pas que Benjamin Biolay n’interprète pas tout le temps des rôles au cinéma comme les autres, il est surtout auteur-compositeur, mais un artiste touche à tout et ne s’enferme pas dans un domaine, mais possède plutôt un domaine de prédilection.
Ce qui est toujours plaisant et qui est un peu la patte de Christophe Honoré, sont ses dialogues réfléchis, poètes. Si nous voulons postuler pour être la nouvelle muse du réalisateur, je vous conseille de retravailler votre élocution : « Les chaussettes de l'archiduchesse sont-elles sèches ?  Archi-sèches ? »
Il est évident qu’avec une routine « boulot-métro-dodo » et même en ingurgitant un litre de café (pour avoir essayé de passer votre nuit à prononcer la phrase impossible et vous présenter au casting le lendemain), je ne suis pas sûre que vous pourriez tenir le coup.
 
Tout ça pour vous dire que Christophe Honoré est un homme de lettres, friand de culture et un amoureux de la poésie. Il ne nous manque pas de nous surprendre à chacune de ses œuvres. Il nous donne envie de nous y mettre nous aussi, de lire un bon vieux Rimbaud et d’empiler sur notre table de chevet des œuvres d’Hommes de la littérature française, pour nous sentir moins honteux face à notre culture « neflixienne ».

« Jamais plus nous ne mordrons au même fruit ne dormirons au même lit, ne referons les mêmes gestes. Jamais plus ne connaîtrons la même peur de voir s’enfuir notre bonheur et du reste désormais. »
"Chambre 212" nous ramène à notre passé, notre présent et certainement notre futur. Nous voyageons comme Maria à travers le temps qui nous a filé entre les doigts. Vous savez ces nuits où il nous est impossible de fermer l’œil. L’horloge annonce 23h45. « Encore, un quart d’heure pour compter les moutons sinon je vais définitivement commencer ma future journée dans le pâté.  Le noir total, pas à cause de mes paupières qui se sont alourdies, mais parce que nous sommes en pleine nuit et la machine de mon cerveau s’est mise en route. C’est honteux de ne pas mettre une heure de fermeture à nos rouages. On ne peut plus dormir en paix ! »
Et que faisons-nous quand nous n’arrivons pas à dormir ? On rencontre son futur ex-mari rajeuni de vingt années, nous faisant la morale sur notre ignoble comportement de bonne femme de la quarantaine passée.
À cela se joint, son ancien professeur de piano ayant assouvit ses fantasmes, notre mère (décédée), sa mère (donc notre grand-mère, décédée du coup depuis bien plus longtemps), tous les hommes dont on a oublié le prénom et dont la liste est si grande qu’à eux seuls, ils pourraient faire une bonne garçonnière. On peut ajouter à cela un personnage qui ressemble faussement à Charles Aznavour, qui ne s’appelle pas notre conscience, comme Jiminy Cricket, mais notre volonté et nous fait faire un peu n’importe quoi. Petit clin d’œil par-là aux chansons qui dominent la bande son de "Chambre 212".
Christophe Honoré n’a pas fini de nous faire tourner la tête. Est-ce un espace spatio-temporel ? Maria est en train de rêver et cela lui permettrait de ne pas commettre les mêmes erreurs et d’être plus prudente, ou même de tout arrêter ? Les protagonistes vivent-ils vraiment cela et est-ce bien la réalité ?
Le réalisateur prend plaisir à nous faire réfléchir à travers ses clins d’œil, ses références adressées aux initiés. Il nous retourne le cerveau en mettant en œuvre une mise en scène hors du commun, alors que plus de la moitié du film se déroule dans un simple appartement d’un côté et de l’autre dans une chambre d’hôtel.
Nous faisant réfléchir aussi sur un sujet auquel on peut s’identifier, car on nous parle des relations conjugales et extra-conjugales. Un sujet plus que courant dois-je dire…
On se pose et s’interroge sur l’amour, l’amour véritable. Il semblerait que pour certains même en répondant « oui » devant l’autel et monsieur le prête ou monsieur le maire, devant sa famille et belle-famille, rien ne les arrête et risquer leur « peau » ne leur fait absolument ni froid ni chaud.
C’est alors que nous pouvons nous demander si la célèbre phrase « Promettez-vous de le ou la chérir pour le meilleur et pour le pire, à la vie, à la mort ? » n’est pas juste là pour de la rhétorique. Ou tout simplement ils abusent trop du mariage et du « Pour le meilleur et pour le pire », en justifiant leur acte adultère par « C’est la loi des couples qui durent. Personne n’y échappe. » (Maria répondant à son mari Richard dans le film).
Si on ne peut même plus faire confiance à sa femme qui porte en plus le statut professeur de droit, connaissant ici en particulier l’article 212, dont le numéro de chambre de l’hôtel en fait la référence, « Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance. » ; on se demande à qui pouvons-nous faire confiance à présent ?


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