1 décembre 2021
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Cherchez Hortense : Contrôle d’identités

Pascal Bonitzer occupe une place singulière dans le paysage cinématographique français. Mais, à la limite, le cinéma français n'est il pas composé de diverses singularités, par nature, par son histoire ou par essence. Début septembre sort son sixième film : "Cherchez Hortense".

Six films en 12 ans. Et une collaboration bien plus longue avec le cinéma. Elle remonte à l'année 1969 où il entame une carrière de critique aux Cahiers du Cinéma. Il y restera jusque 1976, année où il s'exerce à l'écriture de scénario, pour divers cinéastes : René Allio en premier, même si sa participation reste modeste, à la suite de quoi il sera le scénariste attitré de quelques cinéastes, et plus particulièrement Jacques Rivette et André Téchiné, tous deux très proches des Cahiers du Cinéma, le premier faisant partie de la Nouvelle Vague, le second critique pour ces mêmes Cahiers dans les années soixante.

A partir de 1996, il mènera de front sa carrière de scénariste et de réalisateur. Son premier film, "Encore", fort remarqué, obtint même le prix Jean Vigo.Fidèle à son monde de prédilection, le milieu intellectuel parisien, il réalise une comédie, mais une comédie plutôt singulière brouillant les pistes et les styles, étrange et étrangère. Son héros, Damien, encore qu'il en a peu les apparences, est un universitaire, spécialiste de la civilisation chinoise, dont le principal défaut est la procrastination, en d'autres termes, il remet tout au lendemain. Il rencontre régulièrement un groupe de joueurs d'échec dans un café. Un jour, sa femme, Iva, metteur en scène de théâtre, lui demande d'aider une jeune serbe à obtenir ses papiers Pour cela, il doit rencontrer son père, président du Conseil d'Etat, qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Après plusieurs vaines tentatives, le père l'invite dans un restaurant japonais, et à partir de là vont naître quiproquos, contretemps, fausses pistes, etc.

Si les situations s'inscrivent dans un cadre géographique restreint, certains quartiers parisiens, l'ailleurs est très présent dans le film : l'Asie avec la Chine et le Japon (restaurant, serveur, hommes d'affaires...), l'Europe de l'Est (Iva met en scène Tchekov, la jeune femme sans papiers est serbe, un des amis, joueur d'échec, se nomme Lobatch (qui vient d'un nom russe Lobatchvski, pouvant évoquer Dostoïevski. Ainsi sous cette comédie légère, cette fantaisie parisienne, dont l'histoire peut sembler fort simple, se cachent bien d'autres réalités.

En convoquant dans son film ces éléments géographiques lointains,  n'est-ce pas une allusion au mélange des peuples, au cosmopolitisme de plus en plus fréquent dans les grandes métropoles, à la globalisation (ou à la mondialisation) qui est le trait majeur des sociétés occidentales. Le titre peut paraître sibyllin. Car le spectateur est amené également à chercher Hortense. On découvre, subrepticement, qu'il s'agit d'un homme de pouvoir qui travaille dans l'ombre, un certain Henri Hortense. Ce personnage est tellement dans l'ombre qu'il ne sera présent dans aucun plan du film. Ce titre est-il une référence à Rimbaud, qui lui écrivit « Trouvez Hortense ». Cela n'est pas impossible, car le scénario regorge de références littéraires, Queneau, Tchekov, etc. Damien est à la fois le fils d'un père qu'il ne voit plus (et qu'il est obligé de revoir) et dont les relations reposent sur l'incompréhension) et le père d'un certain Noé.

Ainsi Bonitzer convoque la psychanalyse, tout particulièrement Freud.Pour écrire le scénario de "Cherchez Hortense". Bonitzer a collaboré avec Agnès de Sacy, scénariste solide et féconde (une vingtaine de scénarios en une vingtaine d'années). Cette collaboration a permis une certainement une meilleure structuration du scénario que dans ces films précédents, un équilibre entre le sujet principal et les écarts, les voies secondaires dont les scénarios de Bonitzer sont porteurs.

La réussite de "Cherchez Hortense" repose également sur les interprètes choisis par le cinéastes. En premier lieu, Jean-Pierre Bacri, qui a été emballé dès la première lecture du scénario, dans le rôle de Damien. Sa femme Iva est interprétée par Kristin Scott-Thomas, qui compose toujours avec une grande justesse ses personnages. Ensuite, Claude Rich, impérial dans sa composition de président du Conseil d'Etat (la scène du repas au restaurant japonais est une des meilleures scènes de ce film). Isabelle Carré interprète l'immigrée sans-papiers, le choix de Bonitzer repose sur la volonté de montrer que les les minorités ne sont pas forcément visibles. Egalement Jackie Berroyer qui interprète un délectable Lobatch. Malgré la présence de ces acteurs, il fut impossible aux producteurs de trouver une seule chaîne de télévision pour financer ce film.

"Cherchez Hortense" a pu se faire uniquement avec l'avance sur recettes du CNC, les participations de la société Orange et de la région Ile de France, financement obtenus pour certains à quelques jours du tournage. Cela en dit long sur le courage des chaînes de télévision françaises.

La difficulté lorsque  l'on réalise un film de ce genre, est de trouver une fin originale. Et là les scénaristes ont écrit une séquence à laquelle, de prime abord, on ne s'attend pas. Et notamment le dernier plan du film, qui fut trouvé par hasard lorsqu'ils étaient en train de tourner cette séquence finale. Ce plan, des feuilles d'arbre, agitées légèrement par le vent sont une réminiscence des plans des films d'Ozu, cinéaste japonais (ce qui est totalement justifié étant donné les nombreuses références à ce pays). Mais cela peut être vu tel une évocation poétique, libre au spectateur d'y trouver une signification. Et enfin "Cherchez Hortense" évoque de différentes manières la question de l'identité, certains la contrôlent, d'autres la cherchent.

Auteur :Christian Szafraniak Tous nos contenus sur "Cherchez Hortense" Toutes les critiques de "Christian Szafraniak"

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