21 octobre 2019
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Cheval de Guerre : Un chef d’oeuvre classique

Quelques mois après la sortie de son "Tintin", l'arrivée de "Cheval de Guerre" avait de quoi surprendre. Mieux que Woody Allen ou Steven Soderbergh, « maître » Spielberg nous propose ainsi deux films en quatre mois !

Avant de voir "Cheval de Guerre", il y avait de quoi craindre une baisse de régime, une « respiration », un film mineur en somme, « passéiste », bien loin de sa période dorée de la décennie précédente où il nous offrit pas moins de cinq grands films : "Intelligence Artficielle", "Minority Report", "Arrête-moi si tu peux", "La Guerre des Mondes" et "Munich".

Le trauma du 11 septembre 2001 étant passé par là, l'inquiétude, la menace d'un monde au bord du gouffre, gagnait la filmographie de Spielberg, qui alors se teintait de noir, avec pour matrice son film sur la Shoah : "La Liste de Schindler".

Le début de "Cheval de Guerre", adapté d'un roman pour la jeunesse, peut laisser craindre la confirmation des doutes originels : une jolie ferme dans la campagne anglaise, plongée dans un décor sous cloche, de carte postale, baigné de couleurs vives, chaudes et franches, avec costumes impeccables de braves paysans.

Le casting est au diapason avec un trio d'acteur confirmé et « So British » : Emily Watson ("Breaking The Waves"), Peter Mullan ("My name is Joe") et David Thewlis ("Naked"). Toutefois, "Cheval de Guerre" s'attache particulièrement à Albert, le fils, un adolescent qui va se lier d'amitié avec un magnifique cheval.

Ce bel étalon a été acheté par le père (Peter Mullan donc), fermier porté sur la bouteille, lors d'une vente où il s'est quelque peu emballé car le cheval est hors de prix et en rien fait pour labourer des terres ! Le fils va dresser le cheval (qu'on pressent exceptionnel) et s'attacher fortement à lui.

Dans une belle séquence, la complicité et le courage de ces deux êtres les pousseront à labourer un champ, rocailleux, sous la pluie, au-delà de leurs forces et capacités, comme un écho à l'horreur des tranchées à venir. Ce cheval, prénommé Joey par le fils, étant au-dessus des moyens de cette famille de fermier, va être vendu par le père à un officier anglais, à l'heure où se déclare la Première Guerre mondiale.

À partir du moment où la guerre de 14-18 éclate le film prend son envol et nous allons suivre les chevauchées fantastiques d'un cheval hors-pair, traversant 4 années d'une atroce guerre, au gré de divers propriétaires, d'un camp à l'autre : un officier anglais donc, deux très jeunes frères-soldats allemands, un grand père (Niels Arestrup le "frenchy" du film !) et sa petite fille…

Le récit suit donc à toute allure les aventures de Joey à travers cette Europe du Nord à feu et à sang (soulignons que nous n'en voyons jamais, ce qui n'empêche pas le film de montrer la violence, la barbarie de cette guerre « totale »).

Le cheval s'affirme alors comme le personnage central du film, il porte en lui quelque chose de fascinant, de mystérieux même (il y a quelque chose d'insondable en tout animal surtout quand il est mutique, il y a des limites à l'anthropomorphisme tout de même !), un mélange de puissance, d'intelligence, de fragilité aussi.

Car il est une « proie » facile et bien trop racé pour survivre aux travaux de bête de somme qui lui sont imposés. Toutes ces facultés, il les communique à ses différents possesseurs. Il impose le respect, l'admiration par sa bravoure et sa beauté.

La belle idée de Steven Spielberg est alors de confronter cet animal qui charrie des kilos d'empathie à l'horreur de ce conflit et en particulier des tranchées. Il est le reflet de ce qu'éprouvent ces enfants ou jeunes adultes qu'il croise, eux qui sont emportés, confrontés à cette guerre. Les valeurs de bravoure, de fidélité, de force qu'il dégage sont un exemple pour eux.

Steven Spielberg a le don de saisir admirablement bien les regards de peur de ces jeunes hommes partant au combat, tétanisés par la boucherie qui les attend. Il a le mérite dans ce film d'apparence purement divertissante et familiale, de ne pas esquiver la violence, un doux et sombre mélange entre candeur et terreur.

Il retrouve ici un de ses thèmes de prédilection, la guerre donc, qu'elle soit frontale ("Il faut sauver le soldat Ryan") ou plus métaphorique ("La Guerre des Mondes"). Et en cela le film est bluffant d'équilibre entre le conte familial, l'émotion, les bons sentiments et l'horreur qu'il dépeigne, sans en rajouter dans la manifestation de la violence.

Les situations se suffisent à elles-mêmes, il n'y a pas de sang certes, mais les corps des hommes ou des chevaux envahissent souvent l'écran. La mort n'est pas frontale soit, mais ces jeunes soldats tombent sous le feu des balles ou les impacts des obus, sous les lames des sabres ou les fumées toxiques. On est bien loin de l'ouverture du "Soldat Ryan" qui elle tendait vers le gore.

La première scène de bataille du film est un magnifique exemple de bravoure, de rythme, de souffle, à l'unisson de ce film où la dramaturgie passe par ces éléments, par la grâce d'une grande fluidité dans la mise en scène, parsemée de belles idées d'enchainement de séquences, qui embrassent par exemple en un seul plan la famille et la guerre (la pelote de laine de la maman se fondant en un champ de bataille).

Revenons à la première grande séquence où la cavalerie anglaise décide d'attaquer au petit matin un campement allemand. Ils sont courageux et fiers sur leurs destriers, « la fleur au sabre », prêts à vaincre ces soldats ennemis. La chevauchée est belle et impressionnante, ils surprennent les allemands qui se dépêchent de courir vers les bois afin de retrouver leur artillerie lourde et ainsi « dézinguer » les anglais !

Durant la projection, au moment de cette scène, m'est venue à l'esprit cette réflexion de piètre historien: il y avait donc encore de la cavalerie pendant la Première Guerre mondiale ? La réponse sera rapidement donnée par le biais d'un soldat allemand soulignant l'arrogance de ces anglais pensant battre leurs adversaires sans armes à feu.

Tout y est dans cette emballante et éblouissante séquence: le dispositif, le mouvement, la vitesse, la beauté de la photographie et de la couleur, l'intensité, tant dans le rythme que les émotions qui nous parcourent, entre le fait d'être grisé par l'action et la peur de voir ces hommes se faire tuer.

Il est impossible de ne pas citer un autre grand moment du film, la séquence du franchissement des tranchées par Joey et l'étau dans lequel il se trouve, pris au piège dans les barbelées, au milieu d'un champ de bataille, avec les anglais d'un coté, les allemands de l'autre. L'étrangeté gagne le film par l'atmosphère fantastique qui règne à ce moment là. Une ambiance de fin du monde, grise, dans le froid, la boue, la pluie, le conte se teinte d'une noirceur surprenante.

Cependant, la magie opère toujours par la grâce de la délivrance du cheval, dans un beau moment de trêve, lorsqu'un soldat de chaque camp vient secourir l'animal blessé avec des tenailles. Après une logique méfiance initiale, les deux soldats échangent, sympathisent, se chambrent même. Seul ce cheval à le pouvoir de suspendre cette mécanique de la violence.

"Cheval de Guerre" va à toute allure. La fluidité du récit fait passer les 2h30 que dure le film à la vitesse d'un cheval au galop (désolé elle était facile celle-là !). Plus de quatre ans se sont écoulés et ce conte ne pouvait éviter les retrouvailles entre ces deux êtres blessés mais qui ont survécus.

Une véritable émotion se dégage, à l'instar d'une production récente de Spielberg : "Super 8", elle est directe, organique, constitutive d'une fin qu'on pressent heureuse. Et c'est cela que l'on souhaite ardemment, être gagné par les sentiments, propre à ce conte, à cette histoire classique d'amitié, de confiance, d'amour entre un cheval et son jeune maître.

Steven Spielberg, en grand réalisateur qu'il est, va jusqu'au bout de ses intentions, de ses idées : il nous offre une grande fresque classique, qui mêle merveilleusement bien l'épopée et le romanesque, magnifiée par la musique grandiloquente de John Williams.

On pense alors au cinéma de John Ford, cet immense cinéaste dont Spielberg rend hommage dans la dernière scène de "Cheval de Guerre". Les deux héros, après avoir éprouvé la souffrance, le manque de l'être cher, ont été capable d'actions qui les ont grandis, portés par les élans de la collectivité, de la communauté que sont la famille, la défense de leur pays.

Alors les retrouvailles ne peuvent qu'avoir lieu, l'ordre est rétabli, la famille recomposée. La carte de l'émotion, du lyrisme n'effraye pas Spielberg, qui par sa maîtrise esthétique, la beauté de ses plans, de ses « peintures » vivantes, nous mène au bord des larmes.

Les réticences initiales sont vite balayées, le pari est réussi. Après de grands films de S.F. ou apocalyptiques, après le tout technologique et numérique, Spielberg prouve avec "Cheval de Guerre" qu'il est toujours aussi à l'aise dans l'exercice classique

Mais dans "Cheval de Guerre" il n'y a pas que la forme qui le soit. C'est le film, son tout, qui devient un classique immédiat. On se fiche qu'il soit catalogué cinéaste classique ou moderne au fond. Spielberg est aujourd'hui (déjà hier) et avant tout, un cinéaste, un auteur, un créateur essentiel. La marque des grands tout simplement.

Auteur :Loïc Arnaud

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