28 octobre 2021
Critiques

Chez Nous : Prêcher les convaincus

On dit souvent que le cinéma français ne se préoccupe pas de politique. Affirmation qu'un simple regard sur la production nationale de ces 15 dernières suffit à contredire : "Féroce" de Gilles de Maistre, "Président" de Lionel Delplanque, "Pater" d'Alain Cavalier, "La Conquête" de Xavier Durringer et maintenant "Chez Nous"… Sans être pléthorique, le volume de la production hexagonale consacrée aux arcanes du pouvoir (même la télé s'y est mise avec "L'état de grâce") ne saurait constituer une denrée rare aux yeux des observateurs attentifs. Et pourtant le cinéma français continue à donner l'impression de ne pas s'intéresser au sujet. Comme s'il n'en retirait jamais rien dans son ensemble, sinon un prétexte pour enfoncer des portes déjà ouvertes par d'autres. Il y aurait des films sur la politique, mais pas de cinéma politique en France au sens où les propriétés inhérentes au médium ne seraient jamais utilisées pour reformuler ce qui est déjà sorti du traitement de ce thème par les autres supports médiatiques.

Malgré l'existence notable d'exceptions ("L'Exercice de l'Etat" et "Quai d'Orsay") charriant une vision fascinante et atypique de la chose publique, force est de constater que l'héritage d'Yves Boisset et Henri Verneuil continue de s'asseoir sur son pouce. Ce ne sont pas les bonnes raisons qui manquaient pour croire au potentiel de "Chez Nous" et la capacité de Lucas Belvaux à nourrir les braises rallumées par Pierre Schoeller et Bertrand Tavernier. Avec sa représentation darwinienne de la relation amoureuse comme une lutte perpétuelle pour l'ascendance sur l'autre dans Pas son genre, le réalisateur avait en tous cas essaimé une conception du cinéma à même d'éviter tous les pièges que lui tendait son sujet. Malheureusement, c'est le contraire qui se produit. L'entame nous laisse pourtant plein d'espoirs, avec son générique instaurant d'emblée le malaise sourd de cette ville des Hauts de France évoquant une enclave coupée du monde.


Utilisant intelligemment le patrimoine de la région (les obus de la Première Guerre mondiale déterrés au hasard d'une exploitation agricole) pour suggérer la montée d'une vague inexorable, Belvaux n'a de cesse durant la demi-heure qui suit de travailler son contexte au corps. Visiblement fruit d'un gros travail de repérage, les décors s'inscrivent immédiatement comme un personnage à part entière accompagnant les pas de l'héroïne incarné par Emilie Dequenne. D'une façon purement visuelle, Belvaux donne corps à cette lame de fond invisible mais tangible qui s'apprête à déferler sur ce morceau de territoire abandonné du monde, tandis que des références discrètes à l'actualité achèvent d'entériner la présence du monstre qui s'apprête à engloutir la candide infirmière. Pourtant, il suffit d'une scène à "Chez Nous" pour nous faire comprendre que les promesses ne seront pas tenues. Un simple barbecue entre amis imitant le déliement des langues du racisme ordinaire où le film se fait rattraper d'un coup par les gros sabots du cinéma français qui dénonce. Tout ce qui était évoqué devient proclamé par des personnages sans intériorité bloqués dans leur fonction (un comble quand on dispose d'acteurs comme Guillaume Gouix), la critique vire au pamphlet démonstratif et le scénario présente bien des difficultés à faire quelque chose de ses postulats une fois l'intrigue sur les rails.

On comprend la nécessité de faire sauter les digues une fois que l'héroïne pénètre symboliquement dans le ventre de la bête, mais moins le choix de Belvaux de désincarner son récit pour égrener les lieux communs avec le doigté d'une Panzer division. Comme si "Chez Nous" n'attendait que le feu vert de sa narration pour s'afficher avec l'indignation vertueuse au bout des lèvres et le constat alarmiste à portée de mains. Certes, il subsiste quelques traces par la suite de cette tension à fleur de peau que le cinéaste imprimait à l'image durant la première bobine. On retiendra une scène d'émeute urbaines joliment tendue (quand le discours assené se met enfin à avoir une rhétorique dans l'action), ou les face à face entre l'héroïne et son père ancien communiste interprété par Patrick Descamps durant lesquels l'âpreté des rapports humains made in Belvaux se rappelle à notre bon souvenir. Trop peu malheureusement pour sauver les meubles dès lors que "Chez Nous" se met à dénoncer plutôt qu'à raconter, s'appuyant sur notre bonne conscience comme boussole plutôt que sur le parcours initiatique douloureux d'Emilie Dequenne. Une héroïne qui perd toute consistance à mesure que le film en fait la tête de gondole de sa charge politique. A l'image finalement de la façon dont se sert de son personnage le simili FN dépeint par Belvaux: un produit d'appel potiche qui ne renvoie jamais plus que ce qu'elle présente. Comme aveu d'échec, ça se pose là.

Auteur :Guillaume MeralTous nos contenus sur "Chez Nous" Toutes les critiques de "Guillaume Meral"

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