16 décembre 2019
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Coeurs perdus : Plus que recommandable…

Flics mélancoliques, suicides suspects, femme fatale aux dents longues... Vous avez dit film noir ? En s'inspirant d'une tragique histoire vraie, Todd Robinson plonge la tête la première dans les codes du genre et prend le risque considérable de se frotter à certains de ses modèles insurpassables. Et en effet Cœurs perdus n'a pas les épaules assez solides pour soutenir la comparaison avec Les tueurs, L.A confidential ou plus récemment Le Dahlia noir. Mais, s'il n'a assurément pas le génie d'un Robert Stark ou d'un Brian De Palma, Todd Robinson n'en signe pas moins un polar fort honorable qui se suit avec intérêt. Et avec John Travolta en tête d'affiche, ce n'était pourtant pas gagné d'avance...

Récit de la traque d'un couple de tueurs en série par un flic traumatisé par le suicide de sa femme, Cœurs perdus mélange, du propre aveu de son réalisateur, faits réels et fiction pure. Le policier opiniâtre interprété par Travolta est ainsi le double du grand père de Todd Robinson qui a participé à l'arrestation de plusieurs meurtriers dans l'Amérique des années 40. Une carrière dans la criminelle qui ne sera pas sans conséquence sur la vie privée du bonhomme, forcément touché par sa proximité avec l'horreur de certains meurtres. Véritable sujet du film, l'obstination de l'inspecteur Robinson sert de fil conducteur à un script qui ne cesse de faire des allers et venus entre le périple morbide du couple Ray / Martha et la progression d'une enquête qui leur sera fatale (ils finiront sur la chaise électrique). Grâce à ce parallèle flic / truands astucieux à défaut d'être original, le réalisateur construit une œuvre suffisamment haletante pour que le spectateur s'intéresse aux arcanes de l'investigation de Robinson et ce en dépit d'une fin affichée dès la première bobine via la scène de l'exécution.

Toutefois, le procédé manque de subtilité et les coutures paraissent souvent trop grossières pour ne pas craquer. Les mobiles du personnage de Travolta sont ainsi trop évidents (il tente d'exorciser le souvenir de la mort de sa femme par la résolution de l'enquête) pour ne pas sonner comme un cliché bêtement hollywoodien. Manifestement, le recours à la voix off via un second rôle de luxe (James Gandolfini, échappé de la série Les soprano) montre la volonté des producteurs à expliciter un contenu déjà fort lisible par les seules images. D'une façon générale, tout ce qui concerne la vie privée sinistrée de l'inspecteur Robinson manque cruellement de dimension dramatique et ce en dépit de la présence lumineuse d'une Laura Dern toujours aussi convaincante même dans un rôle trop peu écrit.

Heureusement, le réalisateur se montre beaucoup plus convaincant lorsqu'il s'attarde sur l'équipé mortelle du couple Ray / Martha. Assez critiqué dans la presse, le duo Jared Leto / Salma Hayek fonctionne plutôt bien à l'écran. Les scènes d'arnaque où le personnage de Ray drague de vieilles filles dans le but de les voler jusqu'au dernier dollar suit une progression dramatique intéressante. En partant de la quasi comédie (les premières rencontres) pour finir dans la tragédie (certains meurtres sont d'une effarante cruauté), l'arrivée du personnage de Martha permet à Todd Robinson une rupture de ton fulgurante qui fait basculer Cœurs perdus dans le film noir pur.

La facture technique très honorable (scope de rigueur, photo soignée) compense une réalisation par ailleurs très sage qui ne s'autorise quasiment aucune prise de risque. Toutefois, en dépit de limites évidentes, Cœurs perdus reste une œuvre recommandable en cette période de blockbusters ILM dopés au shoot pop corn / soda des grands multiplexes. Du coup, le spleen ambiant qui se dégage du film de Robinson s'impose comme une pause cinématographique bienvenue.
Auteur :Frédérick Lanoy
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