Critiques

Creed 2 : Sparring par terre

La critique du film Creed 2

Par Rayane Mezioud

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Réunion de famille pour Creed 2.

La décennie qui s’achèvera bientôt aura été marquée par une confusion entre nostalgie et démagogie. Les exécutifs et les créatifs qui se sont attelés à ressusciter de vieilles franchises ont le plus souvent fait en sorte que les exhumations ne s’accompagnent pas d’effluves trop méphitiques au moment de forcer le caveau.

Si on ne fait pas complètement repartir la marque à zéro, autant essayer de se connecter à ses bons produits ou plutôt à ceux que les spectateurs aiment. Il est permis de reconnaître l’existence des éléments perturbateurs mais si on veut citer les cancres, il faut aller dans le sens du poil et tacler ce que les spectateurs ont pris plaisir à tacler pour faire copains-copains avec eux.

Si on le compare à la façon dont les autres sagas communiquent actuellement avec leurs précédents épisodes, "Creed II" prend donc une drôle de posture. En effet, "Rocky IV" est un cas un peu particulier puisqu’il est difficile de déterminer s’il serait judicieux d’un point de vue « nostaldémagogique » d’utiliser son existence pour se faire valoir auprès du public.

S’il est adoré, c’est plus pour sa folie des grandeurs aussi sincère que grotesque et sa démesure reaganienne que pour ses qualités cinématographiques intrinsèques. Se construire à partir de ce qui est vu par certains comme un nanar à savourer avec recul, par d’autres comme une ineptie à moquer et par finalement une frange marginale de spectateurs comme un vrai bon film, voilà qui est risqué ! Toutefois, c’est faisable si on sait à quel public il faut s’adresser en priorité et comment lui parler.

Faut-t-il le taquiner avec bienveillance pour s’octroyer la complicité de ceux qui rient avec lui ou plutôt le tourner en ridicule pour avoir l’air au-dessus de ça aux yeux de ceux qui n’y voient qu’une absurdité dont la débilité égale la portée propagandiste ?

"Creed II" ne sert les intérêts d’aucun des deux camps et se contente de reconnaître l’existence de "Rocky IV" sans porter de jugement de valeur dessus. Cette seule démarche, pourtant simple, suffit pour plaider en sa faveur dans un contexte où il faut automatiquement aboyer avec la meute si on ne veut pas être mordu.

Plutôt que de faire comme les autres et de tomber dans le révisionnisme pour ne garder du passé que ce qui est le plus commode, "Creed II" ne se plie jamais à la réputation de celui qu’il prend comme prédécesseur narratif premier et ne se laisse pas bouffer par une position qu’on lui intimerait de prendre vis-à-vis de "Rocky IV". C’est toutefois une qualité assez mineure et sans doute plus politique qu’objective à mettre au crédit de "Creed II".

Il a beau ne pas manquer de respect à un film qui ne lui avait rien demandé pour se faire valoir, il trouve un prétexte scénaristique jamais sublimé par son traitement pour lui offrir un prolongement et une conclusion tout sauf nécessaires alors que tout avait déjà été dit au moment où arrivait le générique de fin.

La mort d’Apollo Creed des mains d’Ivan Drago avait été vengée par Rocky Balboa qui avait au passage réussi à gérer le sentiment de culpabilité qui étreignait son petit cœur gonflé aux stéroïdes. La quête d’une vengeance n’a donc plus vraiment lieu d’être.

En introduisant ce gros bébé Drago, "Creed II" poursuit encore un peu plus ses pérégrinations le long d’un sillon atavique que "Creed : L’Héritage De Rocky Balboa" avait déjà commencé à arpenter. Soit le chemin tout tracé de « fils de » condamnés à rester dans les jupons de leurs papas biologiques et spirituels. Sans jamais réussir à s’extraire de ce système pour se faire reconnaître pour eux-mêmes et non plus pour « des fils de ».

Le film de Ryan Coogler avait pour lui le prometteur Ludwig Göransson en état de grâce pour la musique. Un compositeur que l’on sent lessivé par "Death Wish" puis "Black Panther" et "Venom" au moment de reprendre la baguette pour "Creed II". Une histoire d’amour aussi mignonne que ses deux tourtereaux et une mise en scène organique qui allait parfois au détriment de l’impact mais transformait une bonne part de ses essais.

Il était toutefois thématiquement aux fraises à force de tirailler son personnage principal entre toutes les extrémités dans son rapport au père et actait son échec en choisissant pour son accomplissement symbolique de lui faire enfiler le slip kangourou de papa avant d’aller se taper avec une bûche anglaise dont peu doivent se souvenir.

C’est toutefois lorsqu’il travaille autour de Ivan Drago et de sa gargantuesque progéniture que "Creed II" rappelle que les thèmes de la filiation et de l’héritage pouvaient donner autre chose qu’une tétine sucée compulsivement pour se rassurer.

Si Adonis Creed n’a plus à réclamer justice pour son père, Ivan Drago peut de façon compréhensible demander une revanche après avoir tout perdu suite à sa défaite face à Rocky en 1985. On découvre alors qu’il entretient une relation malsaine avec son Tanguy qu’il traite avec une froideur dure, cassante, motivée par sa frustration et son ego brisé il y a un peu plus de trois décennies.

Comme évoqué plus haut, le prétexte scénaristique donnant naissance à l’intrigue de "Creed II" aurait pu trouver dans cette belle idée une raison d’être mais le traitement n’est finalement pas à la hauteur du potentiel puisque l’arc narratif autour de la tragédie familiale des Drago semble avoir été sacrifié au montage.

Peut-être est-ce lié à l’impératif de préserver la dimension monolithique du paternel ? Peut-être est-ce parce que cette histoire était trop noire quand on constate l’atmosphère ténébreuse et déprimante qui s’installe dès lors que le film se concentre dessus ? Toutefois, il ne reste finalement que très peu de scènes autour de cette relation qui met le spectateur aussi mal à l’aise que le pas si petit Viktor.

L’introduction est là, la problématique est posée. Cependant, les premiers signes de bienveillance du père vis-à-vis du fils tombent comme un cheveu sur la soupe et si le plan concluant ce pan de l’histoire se fait de manière pertinente l’évolution d’un autre, c’est le plus gros du développement de cette tragédie qui semble avoir été sacrifié.

Sacrifié pour bien entendu donner la part belle aux trajectoires de personnages comme Adonis Creed ou Rocky Balboa qui n’ont quasiment plus rien à raconter. Sauf à ressusciter un conflit déjà résolu dans le sixième film pour le second et reproduire pas mal de pivots narratifs de" Rocky II" pour le premier.

Encore une fois, on fait faire au fiston la même chose que son papa spirituel. On le fait en pilotage automatique sans parvenir à faire de son parcours une expérience émotionnelle assez forte pour qu’il puisse sortir de cette ombre.

Cette stagnation touche aussi le personnage de Tessa Thompson, dont la problématique personnelle liée à sa surdité progressive ne donne pas plus de matière qu’elle n’en donnait dans le précédent film qui traitait déjà cela du bout des doigts.

Elle a quand même le droit à l’une des rares idées de mise en scène du film. Une idée inédite dans la saga dans la mesure où elle fait jouer à la dulcinée de l’un des sportifs un rôle visible dans le match de boxe final.

Un climax au passage très rigolo parce que le Mur a beau être tombé il y a bientôt trois décennies, la Guerre Froide est toujours dans les cœurs et les cocos sont toujours ces fieffés filous prêts à regarder ailleurs quand leur champion triche parce qu’il ne peut bien entendu pas terrasser à la loyale le héros du bloc de la liberté.

Si la fonctionnalité bête et méchante de la mise en scène empêche la pilule d’un récit anecdotique de passer, elle redonne par moments une intensité dans les combats qui était totalement absente chez Ryan Coogler. Des plans en vue subjective alors qu’on se mange de bons gros gnons dans la tronche, c’est une idée qui ne paie pas de mine mais qui marche.

La légende veut que ce soit au fils de Clubber Lang qu’il faudra mettre une trempe si "Creed III" il y a. Espérons que cette rumeur reste une chimère car elle ferait définitivement muter la saga Creed en un équivalent de La Garde Du Roi Lion ou de Descendants mais avec des coups de poings.

Plus que jamais, il faut tuer le père.

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