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De battre mon coeur s’est arrêté : Comme un boomerang

Lointain remake d'un film américain mythique des années 1970 ("Fingers" de James Toback), "De battre mon coeur s'est arrêté" (distribué par UGC), le quatrième film de Jacques Audiard, épouse la trajectoire de Tom (exceptionnel Romain Duris) qui veut se frayer un chemin pour passer de l'ombre à la lumière mais s'apercevra que le passé ne vous lâche jamais. L'histoire d'un jeune homme qui veut changer de vie mais devra payer un lourd tribut pour y parvenir.

"On fait pas gaffe, on se réveille un jour et les choses ont changé de place." Cette banale confidence de l'un des associés de Tom (marchand de biens immobiliers, il trempe dans des affaires plus ou moins véreuses) résume sommairement la prise de conscience d'un homme plongé à corps perdu dans une spirale infernale (argent facile, dope et sexe tarifé) mais qui ne s'embarrasse guère d'un quelconque sentiment de culpabilité. Un type sans états d'âme lorsqu'il s'agit d'expulser brutalement quelques familles installées dans un immeuble acheté lors d'opérations douteuses.

Baigné d'une atmosphère crépusculaire, caméra à l'épaule, scandé de musiques pulsionnelles, "De battre mon coeur s'est arrêté" suit les déambulations nocturnes de Tom ; gueule de petite frappe, démarche nerveuse, regard narquois, l'ironie au bord des lèvres, toujours prompt à en découdre dans les bars où il traîne, Tom ressemble au Johnny Boy de "Mean Streets", le héros du film de Martin Scorsese interprété par Robert de Niro. Un mec imprévisible, capable de s'accrocher avec la femme de son ami (Aure Atika), afin de couvrir celui-ci de son infidélité conjugale, avant de la rattraper dans la rue, lui déclarer subitement son amour et lui tomber dans les bras.

Au détour d'une pérégrination dans la nuit parisienne, il croise l'ancien agent de sa mère, pianiste célèbre aujourd'hui disparue, et son destin bascule. En mouvement perpétuel dans un présent électrique mais dépourvu de sens, Tom voit le passé le rattraper (enfant, il cultivait ses dons de pianiste) et décide, à l'invitation de cet imprésario, de passer une audition. Si son désir se heurte aux sarcasmes paternels (impressionnant Niels Arestrup en père à bout de souffle), Tom empoigne à bras-le-corps ce projet insensé de devenir musicien, tournant ainsi le dos à un présent chaotique pour échapper à une réalité pathétique dont il n'est pas dupe. Ses mains qui, auparavant, étaient les violents outils pour l'exécution de ses basses oeuvres se métamorphosent en délicats instruments d'un langage dont il doit réapprendre la syntaxe, les finesses et surtout les émotions, lui qui n'en éprouvait plus depuis longtemps.

Avec l'aide d'un professeur (jolie idée de cette répétitrice chinoise avec qui le dialogue passe principalement par la musique), il s'acharne comme un damné à pianoter inlassablement sur les touches et retrouver ainsi une dignité envolée à travers l'art. Magnifié par la fiévreuse interprétation de Romain Duris, d'une ténébreuse puis lumineuse intensité, subtilement dessiné par la mise en scène de Jacques Audiard au plus près de comédiens en osmose avec cet univers âpre, intelligemment scénarisé par un Tonino Benacquista dont les romans explorent ce thème où une vie ordinaire se métamorphose en destin, ce très beau film à l'émotion discrète, parfois traversé par la grâce, confirme le talent singulier d'un auteur rare.

Auteur :Patrick BeaumontTous nos contenus sur "De battre mon coeur s'est arrêté" Toutes les critiques de "Patrick Beaumont"

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