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De battre mon coeur s’est arrêté : Sang chaud

Evitons les questions qui fâchent. "De battre mon coeur s'est arrêté" (distribué par UGC) est un remake d'un film de James Toback, "Fingers", dans lequel Harvey Keitel devait choisir entre la musique et la mafia. Bien que réécrit par Jacques Audiard lui-même et l'écrivain Tonino Benacquista, "De battre mon coeur s'est arrêté" n'est donc pas une œuvre originale. Dommage. D'autant que le sujet du film n'est pas le point le plus intéressant.

Tom est un agent immobilier véreux tout comme son père, seul parent qui lui reste après la mort de sa mère, une pianiste émérite. Une rencontre plonge Tom dans le passé. Il reprend le piano abandonné depuis la disparition de sa mère. Il faut alors choisir entre la musique et les délits du métier. Jacques Audiard n'évite pas l'opposition traditionnelle entre la délinquance et la nuit, d'une part, et la lumière et la musique, d'autre part. Au bout du tunnel, la musique est la lueur d'espoir. Encore faudrait-il l'atteindre.

C'est donc une question déjà vue, notamment dans le très récent "Danny the Dog", que nous donne à voir Jacques Audiard. Mais qu'importe. Car, au final, on ressort essoufflé de ce film. Essoufflé d'avoir dû retenir sa respiration pendant cette heure et demie d'apnée, la tête dans le film. Essoufflé d'avoir suivi Tom, joué par le remuant Romain Duris. Justement, choisir le petit minet du Péril jeune pour reprendre le rôle d'un homme aussi bouillonnant qu'Harvey Keitel, pourrait être une injure au cinéma américain. Provocation ? Non, idée de génie ! Car, Romain Duris est époustouflant, d'une densité phénoménale. Il incarne un personnage d'une profondeur remarquable, d'une grande malice, d'une belle émotion quand il s'agit d'évoquer le passé. A travers lui, passent toutes les questions que voulaient poser Audiard. De la plus simple –peut-on sortir de la marginalité pour accomplir son rêve ?- à la plus surprenante. Que choisir entre la folie –source de création musicale et cause probable du décès de la mère- et la mort –ce qu'il risque tous les jours dans son métier ? La folie est finalement hors norme et permet peut-être de fuir le monde.

Tout comme dans "Sur mes lèvres", son précédent film, le handicap se transforme en une échappatoire au quotidien. Pour autant, "De battre mon coeur s'est arrêté" repose-t-il uniquement sur la performance de Romain Duris ? Pas vraiment. Notamment parce qu'à ses côtés, il y a une foule d'acteurs justes : Niels Arestrup (le père de Tom), Aure Atika et une apparition en forme de clin d'œil d'Emmanuelle Devos. Et à ses côtés, même au-dessus de lui, il y a Jacques Audiard. Ici, il compose un film de genre réussi. Et français, s'il vous plaît. Enfin. Film de genre, donc. Mais de quel genre ? Au petit jeu des comparaisons, on serait tenté de dire que De battre évoque les films noirs. Surtout parce que le réalisateur gère parfaitement les jeux d'ombres et de lumières, l'obscurité creuse le visage de Tom, lui apporte une profondeur, une histoire.

Mais, "De battre mon coeur s'est arrêté" ne respecte pas réellement les codes du film noir. Un thriller ? Oui car une tension s'installe tout au long du film, tenant le spectateur en haleine. Et pourtant, c'est une histoire qui relève du quotidien, une histoire presque banale. Un film de gangster alors? C'est en tout cas un bel hommage au cinéma américain des années 1970, aux meilleurs films de Scorsese tels Taxi Driver ou Mean Streets.

"De battre mon coeur s'est arrêté", c'est finalement un peu tout ça. Audiard filme le quotidien au plus près, la caméra à l'épaule, présente les héros comme des gens ordinaires, populaires au sens le plus noble du terme. Un cinéma authentique, près des choses, argotique. Un cinéma qui se veut naturaliste, proche alors du but que c'était fixé la Nouvelle Vague. Pas étonnant que l'on pense au Belmondo dans "A bout de souffle" lorsque l'on voit Romain Duris dans ce rôle –même si, bien sûr, le talent n'est pas encore le même.

Au final, Audiard fait du cinéma comme Tom joue du piano : avec passion, avec énervement, en remuant et en donnant de brusques coups de reins dans ce qu'il veut raconter. Au fait, "De battre mon coeur s'est arrêté" est un extrait des paroles de la chanson de Jacques Dutronc, La Fille du Père Noël. Quoi de plus normal pour un film qui aime tant la musique : de la musique électronique, trop souvent singé par une succession de basses lourdes et grasses, à la musique classique.

Un film dense donc, à l'image de cette bande-son.

Auteur :Matthieu DeprieckTous nos contenus sur "De battre mon coeur s'est arrêté" Toutes les critiques de "Matthieu Deprieck"

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