6 décembre 2021
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De Rouille et d’Os : Déchirant

Sans surprise ou presque. Cela fait déjà un certain temps que Jacques Audiard est l'une des attractions du cinéma français. L'homme tourne peu, mais il tourne bien. De "Regarde les hommes tomber" à "De battre mon cœur s'est arrêté", Audiard n'a jamais laissé indifférent. On lui a souvent collé l'étiquette « fils de » mais petit à petit le cinéaste s'en est détaché pour devenir ce qu'il est aujourd'hui : un véritable artiste. Et c'est un minimum que demande le cinéma. Avec "De rouille et d'os", il adapte – encore une fois – un recueil de nouvelles écrit par Craig Davidson et publié en 2005. Grâce à ce drame percutant, il signe son retour à la compétition officielle après deux présences fructueuses ("Un héros très discret", prix du Meilleur scénario en 1996 – "Un Prophète", Grand Prix en 2009). Audiard n'y est donc jamais reparti bredouille. Jamais deux sans trois ?Très attendu par la critique et un certain public français, Audiard signe un film fort, aussi émouvant que brutal. L'histoire, apparemment simple à première vue, repose entièrement sur le génie de metteur en scène qu'est Jacques Audiard.

Certainement vendu comme un mélo larmoyant par une bande annonce un poil racoleuse, "De rouille et d'os" va plus loin que le simple état de fait exposé ici :  Stéphanie, une dresseuse d'orques qui perd ses jambes à la suite d'un accident et qui va être aidée dans cette épreuve par Ali, un homme sans argent qui crèche chez sa sœur, un gamin sur les bras. "De rouille et d'os" est surtout un film doté d'une histoire protéiforme. Avec son co-scénariste, Tom Bidegain, Audiard a ainsi découpé son récit en trois parties distinctes et créé deux personnages centraux (s'éloignant ainsi du roman initial où ces derniers ne sont pas présents). La première partie concerne  l'accident de Stéphanie (Marion Cotillard).

Sans être racoleur ni stigmatisant, Audiard filme la douleur physique et l'interrogation inhérente sur une existence mise en doute. Silencieux, le spectateur se trouve face à une femme qui désormais doit entretenir un autre rapport avec son corps et démarrer une nouvelle vie. En parallèle, Ali (Matthias Schoenaerts) débarque chez sa sœur Anna (Corinne Masiero, la révélation de "Louise Wimmer") avec Sam, son fils de cinq ans sur les bras. Le scénario, habilement écrit, fait croiser les personnages et se concentre ensuite sur une romance, doublée d'une petite introspection sociale avec un discours vite balayé dans une troisième partie centrée sur la relation entre Sam et Ali.

C'est vite résumé tant "De rouille et d'os" pose des questions sous-jacentes à son récit.A l'instar de ses précédents films, Jacques Audiard utilise avec brio l'outil de la mise en scène. Chaque cadre est une métaphore visuelle lisible pour le spectateur. Il s'évite ainsi l'utilisation de grosses ficelles. Un simple visage sans expression de Marion Cotillard lorsque celle-ci se fait bander son reste de jambe, pour illustrer une douleur sans cri, inhérente, à l'image de ce regard vide, plongé dans un horizon encore inconnu. Cette manière organique de montrer les corps meurtris, Audiard n'aura de cesse de l'utiliser. Que ce soit lors d'instants dramatiques, où le silence sublime la tragédie, ou lorsque la caméra se fait le témoin oculaire de scènes d'émotion époustouflantes (la rencontre entre une Stéphanie estropiée et un orque / l'émouvante confession d'Ali au téléphone), jamais il ne prendra de pincettes. Le constat est le même, surtout pour ceux qui imaginait l'handicap comme une corde émotionnelle trop simpliste: sa réponse sera de sublimer ou d'érotiser Stéphanie lorsque l'occasion se présentera. Il en fera de même avec Ali, une masse brutale qui oscille entre violence et douce sensibilité attachante. En quelque sorte, Jacques Audiard réinvente le bon mélodrame, sans violons. C'est d'ailleurs à Alexandre Desplat qu'il a confié la bande originale, entre les musiques additionnelles signées Katy Perry, Django Django, Bon Iver ou encore Lykke Li.

Pour "De rouille et d'os", Jacques Audiard dirige deux acteurs que tout oppose. L'une est une star internationale, l'autre vient à peine d'exploser. Repéré dans le percutant "Bullhead", Matthias Schoenaerts est indéniablement la grande attraction-révélation de ce long métrage. Mélange de violence, de rage et de sensibilité, Matthias Schoenaerts crève une nouvelle fois l'écran, bouleverse autant qu'il déroute. Il affiche un naturel décompléxé, loin d'une théâtralité ambiante et souvent récurrente dans ce genre de film. On s'attache très rapidement à ce personnage dont on ne sait finalement pas grand-chose. De l'autre côté, Audiard sublime une Marion Cotillard étonnante, qui signe un retour inattendu dans un premier rôle, et devrait se réconcilier avec une partie d'un public français qui ne l'a jamais comprise. Ne pas reconnaître sa grande prestation face à la caméra de Jacques Audiard serait d'une odieuse mauvaise foi.

Force est de constater que le duo est en osmose, sert le récit autant que les plans de Jacques Audiard. Et si "De rouille et d'os" manque parfois d'émotion ou de rythme, forçant le réalisateur à un énième plan esthétique (on pense à cette caméra embarquée sur le flan arrière d'un semi-remorque), c'est pour mieux nous déstabiliser au final, prendre le spectateur à la gorge et lui livrer un film aussi puissant que déchirant.

Auteur :Christopher RamonéTous nos contenus sur "De Rouille et d'Os" Toutes les critiques de "Christopher Ramoné"

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