6 décembre 2021
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De Rouille et d’Os : Déjà un classique

On ne change pas les rayures du zèbre. On avait quitté Jacques Audiard sur le magnifique "Un prophète", qui était un film noir dans tous les sens du terme et qu'on pensait être le couronnement d'une carrière, où la rareté et la qualité semblent être les maîtres mots guidant le réalisateur de "Sur mes lèvres" et "De battre mon coeur s'est arrêté". On le retrouve aux commandes d'un mélodrame librement adapté d'un recueil de nouvelles de Craig Davidson (Un goût de rouille et d'os), un film splendide qui vous vrille tous les sens au cœur d'un voyage de près de deux heures au plus près de l'âme humaine, un film absolument viscéral et sensoriel où l'émotion culmine à de multiples reprises pour finir par vous laisser groggy dans votre fauteuil sous la violence de l'uppercut. Jacques Audiard réussit à nouveau une prouesse, et si son film a quelques infimes faiblesses, elles sont vite effacées au profit d'une furia sensitive et d'une réussite formelle sans équivalent.

Le cinéma français offre donc parfois de ces pépites absolument divines qu'il convient d'apprécier à leur juste valeur tant elles sont rares, mais force est de constater que Jacques Audiard construit une œuvre incroyable à nulle autre pareille et qui s'avère d'une richesse et d'une complexité impressionnantes. Il trouve dans cette histoire où deux cœurs cassés vont se croiser par les hasards de la vie, le catalyseur à toutes ses obsessions, son goût pour filmer les corps meurtris, son sens de l'image et du romanesque, son appétit pour les personnages aux destins contrariés et marginaux qui se redressent à la force du poignet. Il drape tout cela dans un certain réalisme contrebalancé par une poésie qui déborde du cadre et qui lui permet de composer des plans d'une beauté à tomber. Il frôle même à certains instants l'onirisme mais sans que cela soit ostentatoire ou gênant.

Audiard trouve avec "De rouille et d'os" l'écrin idéal pour nous renverser et il le fait avec la complicité de deux immenses interprètes : Marion Cotillard trouve là sans nul doute le rôle le plus incroyable de sa carrière. Elle y est d'une sobriété, d'une grâce et d'une sensualité sans commune mesure et sa prestation impressionne littéralement. En face d'elle Matthias Schoenaerts est stupéfiant. Pour ceux qui l'ont découvert dans "Bullhead" ce ne sera pas une surprise, mais il livre une interprétation de haute volée, animale, sexy, violente et il joue sur toute une gamme de sentiments avec le même bonheur. Il imprime la pellicule avec une aura surpuissante et le cinéma français aura désormais bien du mal à se passer de lui. Ils sont entourés par de vrais seconds rôles, bien écrits et dessinés, joués par de vraies gueules dont Bouli Lanners et Corinne Masiero sont les plus dignes représentants.

L'émotion, palpable tout du long, n'est jamais factice, même si l'enjeu émotionnel de la séquence finale est un peu attendu, mais la force de la mise en scène de Jacques Audiard c'est d'éviter les démonstrations superflues. Il excelle dans la sobriété, dans l'économie de moyens et c'est magnifique, tant il réussit à imposer son style. On est certes dans le mélo, mais pas dans le tire-larmes dans lequel le film aurait pu verser s'il s'était laissé aller à la facilité de certaines voies qui s'ouvraient à lui. Ajouté à cela des effets visuels bluffants, un gros travail sur le son, certaines scènes parmi les plus marquantes du cinéma français depuis un bail, une B.O qui emporte tous les suffrages et vous obtenez sans conteste l'un des favoris pour la prochaine Palme D'Or. Une réussite exemplaire qui confirme que Jacques Audiard est bien l'un des plus grands, en nous proposant là un classique instantané.

Auteur :Fred TeperTous nos contenus sur "De Rouille et d'Os" Toutes les critiques de "Fred Teper"

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