6 décembre 2021
Critiques

De son vivant : Mourir peut attendre

Par Guillaume Méral

 

Un homme apprend qu’il est atteint d’un cancer du pancréas en phase terminale. Ses chances d’en réchapper ? Aucune. Son espérance de vie ? 3 à 6 mois. Son horizon ? Les soins palliatifs, à plus ou moins court terme.

Dis comme ça, ça ne fait pas forcément rêver. Mais, à l’instar du nouveau film Emmanuelle Bercot, il s’agit de crever l’abcès sans tarder pour perdre du temps qu’on a plus. Benoit Magimel/Benjamin fume une clope, et apprend la bonne nouvelle la scène d’après. Le ton est posé et le programme donné. La mort, c’est la seule certitude de la vie. Toutefois, l’enjeu réside justement à ne pas passer la sienne à l’attendre. "De son vivant" ne ménage ni son personnage principal ni ses spectateurs. Mais c’est pour mieux aider chacun à trouver sa place. Dans le film bien sûr, mais aussi in fine dans ce grand tout destiné à s’éteindre un jour ou l’autre pour chacun.

Or, c’est précisément ce qui caractérise la mise en scène de "De son vivant" : la sérénité d’avoir le regard situé à la bonne place. Emmanuelle Bercot ne triche pas, au sens où elle ne dit ni ne filme ce que le spectateur ou le héros veut forcément entendre ou voir. Sa caméra est là où elle a BESOIN d’être. Pour elle, pour Benjamin, mais aussi pour nous. Là où la plupart des traitements sur le sujet condamnent le public à l’affliction devant l’étalage de la souffrance à récompenses. Toutefois, il n’y a rien de moins fabriqué qu’un spectateur passif au cinéma. Bercot nous prescrit un rôle à jouer dans un dispositif qui n’est pas tout à fait le sien d’ailleurs, mais celui du docteur Gabriel Sara.  

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Catherine Deneuve - Copyright Laurent CHAMPOUSSIN/LES FILMS DU KIOSQUE

Oncologue de son état jouant (plus ou moins) son propre rôle dans "De son vivant", et dépositaire d’une méthode d’accompagnement qui lui a valu de se retrouver au cœur du projet de la réalisatrice. Comme si l’objectif d’Emmanuelle Bercot était de traduire cinématographiquement le processus mis en place par le médecin. Chercher la célébration du vivant à l’approche de la mort, trouver dans son rapport à l’autre les réponses aux questions que l’on se pose tout seul.

Les grands films de maladies incurables sont ceux qui se mettent du côté de la vie. Leçon apprise et retenue de George Miller sur "Lorenzo" par Emmanuelle Bercot, qui ne craint jamais de se révéler trop frontale pour être pudique. L’acceptation, ce n’est pas se résigner à la mort, c’est combattre la peur qui l’entoure, et la cinéaste nous fait monter au front aux côtés de Benjamin. « Il faut prendre les choses personnellement » administre le docteur Sara. "De son vivant" ne cultive ni distance raisonnable ni gestes barrières dans sa mise en images. Comme si nous étions un membre à part entière du personnel soignant qui ne conduisait Benjamin aux portes du grand nulle part. Nous l’accompagnons.

Et comme on ne saurait terminer sans consacrer quelques lignes à Benoit Magimel, on garde le meilleur pour la fin. L’acteur joue le rôle de sa vie dans la peau « d’un acteur raté » qui trouve son rôle dans la vie à l’approche de la dernière ligne droite. Le cinéma, c’est la vérité à 24 images de mensonges par secondes, et Magimel ne fait pas semblant de jouer les émotions de quelqu’un d’autre. Silhouette d’éternel jeune premier et gueule cassée par la vie, Benoit/Benjamin jette dans ses derniers instants toute la fureur de vivre qu’il peut transmettre. Le spectateur, qui fait partie de son entourage proche, l’absorbe pleinement.

"De son vivant" ne propose pas de remède contre la mort, mais ça ne l’empêche pas de déjouer les pronostics. Un film nécessaire, parce qu’essentiel, au sens premier du terme. Au cinéma évidemment.

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