22 février 2019
Critiques

Deadpool : Pas convainquant

Après le film adapté d'un parc d'attractions, celui tiré d'une ligne de jouets sans oublier l'autre qui transpose un jeu de société sur grand-écran, voici le nouveau concept pas piqué des hannetons que nous éructe un Hollywood en pleine crise d'urticaire méta : le long-métrage adapté de sa propre campagne promotionnelle. En l'occurrence, il n'aura probablement échappé à aucun internaute, de préférence mâle et âgé entre 15 et 35 ans, que Deadpool squatte allègrement le temps de cerveau disponible sur la toile ces derniers temps, à coups de vidéos insistant sur la singularité irrévérencieuse du personnage. De fait, force est de constater que Ryan Reynolds ne triche pas sur son investissement dans ce qui ressemble au projet de la dernière chance pour celui dont les précédentes incursions dans l'univers des films de super-héros se sont soldées par des calamités artistiques et financières ayant sérieusement plombé ses chances de rejoindre un jour la fameuse A-List  hollywoodienne. C'est donc en outsider revanchard que Reynolds prend l'industrie d'assaut, noyant les fils d'actualité cinémas de featurettes le consacrant dans le costume du héros avant même que le film ne soit effectivement sorti. 


Or, ce qui s'est révélé être somme toute une façon très intelligente et novatrice d'imprimer son credo dans les esprits en surfant sur tout ce que l'air du temps peut compter de discours convenus faussement rebelles (« les films de super-héros, tous les mêmes gnagna », « ils ont plus de couilles à Hollywood nananère ») ne fait pas forcément un film pour autant. A plus forte raison quand celui-ci ne semble exister que pour remplir les promesses formulées par sa campagne marketing intensive. Briser le quatrième mur ? Check. Langage ordurier et blagues salaces à foison ? Check. Violence outrancière ? Check. La liste n'est pas beaucoup plus longue, mais elle suffit à "Deadpool" pour contenter le fan-service entièrement généré par le service après-vente assuré par sa star. Autrement dit, le film transforme en convention le fait de briser des conventions, et il ne faut pas plus d'un quart-d'heure à "Deadpool" pour se révéler pieds et poings liés par l'inconsistance d'une conception qui ne regarde jamais au-delà des postures arborées. D'où un film en forme de longue bande-annonce qui ne fait qu'esquisser son univers au travers de gimmicks éculés, dont la surabondance ne dissimule ni le manque d'inventivité de l'ensemble (pauvreté scénique, direction artistique aux abonnés absents, photo cheap) ni son caractère finalement bien timoré.


Le personnage aura ainsi bon dos de voir son iconoclasme brandi par ses partisans pour justifier du caractère haché d'un récit qui multiplie les raccourcis quand son traitement à l'écran n'est jamais que l'itération d'une idée de la rébellion reposant exclusivement sur le nombre de fuck et de décapitations numériques préconisés par le petit anti-héros illustré de poche. Préparez vous à du gore mais pas (ou peu) de sexe, à un héros éponyme ordurier mais quand même amoureux transi de sa copine, et de l'enfonçage de portes ouvertes tellement téléphoné qu'il annule totalement le décalage voulu...


Dans une comédie romantique, Wade Wilson serait le sidekick du héros, la caution décalée et trashouille de tous ces films accompagnant le parcours initiatique amoureux du jeune premier en tête d'affiche avec les blagues vaseuses de son meilleur pote qui se met les doigts dans le nez après avoir roté à table... Bref, pour le bad mother fucker sadique et transgressif on repassera, la personnalité de potache grande-gueule et niais de son interprète se chargeant d'aplanir les caractéristiques les plus fondamentalement dérangeantes du projet.


Tout ça ne serait pas si dommageable si la mise en scène de Tim Miller ne renonçait pas à travailler les affects de ses protagonistes sur l'autel d'une distanciation ironique qui serait induite une fois encore par la nature même du personnage. Un écueil particulièrement visible dans le processus pourtant doloriste de sa transformation, où l'anesthésie du spectateur annihile toute l'empathie qu'il devrait ressentir justement quand le relativisme effréné du personnage est mis à l'épreuve par le calvaire qu'il subit.


Contrairement à un Matthew Vaughn sur "Kick-Ass", qui parvenait en une scène traumatisante à renverser son dispositif pour confronter la nonchalance du fantasme à la dureté du réel, jamais Miller ne cherche à faire passer le spectateur de la connivence à l'implication. "Deadpool" se prive ainsi d'emmener le public sur des terrains autrement plus glissants, et surtout de créer avec lui un lien d'empathie qui ne soit pas que de l'ordre de la complicité équivoque à l'œuvre dans n'importe quel spectacle de stand-up. Une machine à punchlines (parfois drôles, reconnaissons-le) qui s'écoute parler, totalement désinvestie de la violence autour de lui : "Deadpool" voudrait révolutionner le film de super-héros, il n'est que l'équivalent du genre des films de gangsters de Guy Ritchie. Les invectives à la caméra et deux où trois scènes de bastons de mano a mano plutôt bien torchées en plus, mais le sens du fun sérieusement entamé lorsque le personnage semble s'amuser tout seul, aux dépends du film dans lequel il est censé évoluer. Soit la branlette plutôt que la partouze orgiaque avec le public : un choix paradoxal pour quelqu'un qui s'adresse autant à la caméra.

Auteur :Guillaume Méral
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