28 septembre 2021
Critiques

Délicieux : L’aile ou la cuisse

Par Guillaume Méral


De quoi parle "Délicieux" ? De cuisine et d’histoire, et pas n’importe laquelle monsieur : la Révolution Française, seul mythe politique hexagonale à conserver un peu d’attrait au présent. Bref, c’est un peu comme si Stéphane Bern animait un épisode de "Master Chef" : un joli coup à faire de l’audience, et peut-être des entrées en salles.


Avant même de parler de l’exécution, il faut saluer l’idée. Le cinéma français nous donne trop souvent des raisons de se plaindre de son manque de clairvoyance pour ne pas tirer son chapeau à un peu d’opportunisme populaire bien senti. "Délicieux", c'est proposer Stéphane Bern à la présentation d'une émission culinaire donc. Même si l’histoire (plus récente celle-là) nous l’enseigne : convertir des téléspectateurs en spectateurs tout court, ça demande plus qu’une bonne idée rédigée sur un bout de nappe.

En l’occurrence, il n’est pas certain que "Délicieux" ait trouvé la brèche susceptible de bouger les plaques tectoniques du cinéma francophone. Pierre Manceron, chef cuistot issu du Tiers-État et laquais de la noblesse auquel il flatte le palais, retrouve ses racines roturières dans la douleur après un crime de lèse-majesté culinaire qui lui vaut une expulsion en bon et due forme. Finie la vie de château, bonjour le labeur dans la boue. Jusqu’à ce qu’une rencontre le conduise progressivement à cuisiner pour tout le monde plutôt que pour quelques-uns…. Pendant ce temps-là, la révolution gronde.

« Les humains ne font pas que survivre : il découvrent, ils créent ». Cette phrase issue de Ratatouille, n’est pas tombée dans la plume d’un sourd. En l’occurrence, si Nicolas Boukhrief laisse à Eric Besnard le soin de porter à l’écran le scénario qu’il a co-écrit avec lui, "Délicieux" porte clairement son empreinte et son exigence. Celui d’un cinéma populaire français conscient de ses singularités et ses racines, qui fait dialoguer les (petites) trajectoires de ses personnages avec le destin de la grande Histoire.

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Lorenzo Lefebvre, Grégory Gadebois et Isabelle Carré

Ici, Pierre Manceron est un pur produit de son époque qui perd sa place de domestique ++ dans l’ancien Monde et la retrouve en tant qu’émancipateur des masses populaires derrière les fourneaux. Ses talents à la popote ne deviennent pas seulement un moyen de s’affranchir lui-même de l’emprise de son maitre, mais de libérer les autres de leurs chaines.

Quand le don d’un individu se met au service de l’élévation du plus grand nombre, la culture redevient vraiment essentielle, et la phrase citée plus haut du film de Brad Bird prend enfin tout son sens. "Délicieux" est un film politique mais ne force jamais le militantisme inhérent à la nature même de son sujet : rappeler la qualité révolutionnaire du restaurant à une époque où le lieu tend à redevenir le privilège de quelques-uns.

Bref, tout cela fait un bien beau scénario pas avare en fulgurances, sur lequel plane l’ombre de l’auteur de Made in France et La confession. Problème : ce n’est pas lui mais le réalisateur du Goût des merveilles et d’Esprit de famille derrière la caméra. Or, si Éric Besnard fait comme à son habitude très attention à faire joli devant son cadre, il ne sait toujours pas en produire du sens ni faire appel aux sens. "Délicieux" est ainsi moins un film qu’un écrit décoré par l’image aussi désincarné que la prestation de Grégory Gadebois dans le rôle principal. Ça fait illusion le temps de l’illustration des trois premiers quarts-d’heure, mais ça pousse le spectateur au décrochage scolaire lorsque le récit s’anime un peu.

Le cinéma, c’est comme l’art de la table : un rituel qui se partage, mais Besnard préfère nous mettre devant le fait accompli d’un cours magistral, bien présenté mais cruellement allergique à l’interactivité. Ironie du sort, "Délicieux" finit par ressembler à ce qu’il aurait préféré éviter : un joli plat gastronomique qu’il vaut mieux consulter sur une carte plutôt que commander pour le goûter.

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