30 juillet 2021
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Démineurs : Audacieux

La dernière incursion d'Hollywood dans l'univers des démineurs remontant au très (trop ?) sensationnaliste "Blown away" de 1994, on ne pouvait accueillir ce nouveau voyage au pays du C4 et autres joyeusetés éclatantes qu'avec enthousiasme. Idem pour la réalisatrice Kathryn Bigelow ("Point Break", "Strange Days") qui n'avait pas repris derrière la caméra depuis près de 7 ans malgré un beau parcours filmique. On s'étonne tout de même de l'audace de madame « James Cameron » qui signe son retour avec un sujet aussi sensible que la présence persistante des soldats américains dans l'Irak d'après guerre. Et surtout, quelle idée de vouloir passer après les mémorables “Jarhead”, “Battle for Haditha” et autres “Over There” ayant murement tracé le portrait de cette armée américaine embourbée dans les conséquences d'un conflit. Nouveau baptême du feu pour Mrs Bigelow ? Assurément.

Le fait est qu'avec une bande-annonce pour le moins racoleuse et un titre ultra-diminutif*, on est en droit de n'attendre pas grand chose d'autre qu'un cocktail suspens-explosions-humour/humeurs de soldats. C'est peut être Marc Boal au scénario (auteur de "Dans la vallée d'Elah"),  l'atmosphère docu-fiction ou simplement un casting très judicieux recalant les têtes d'affiche au second –voire troisième- plan (Ralph Fiennes, Guy Pearce, Evangeline Lilly) , toujours est-il que ce "Démineurs" tient bien plus que ses promesses. La tension prend vite le pas sur le spectacle, le réalisme sur le style (sauf pour quelques ralentis peu utiles), et le jeu du chat et de la souris prend une autre dimension dans ce film. L'ennemi est à la fois invisible et trop visible (voir la scène du caméraman sur le toit), les bombes artisanales sont d'une banalité qui ferait sourire si elles n'était pas aussi efficaces (on n'en doutera jamais), et enfin, si on attendait des duels entre démineurs cools et ultra-doués et terroristes super intelligents posant des bombes diaboliquement sophistiquées, on repassera (ou peut-être pas, en fait on s'en fout des super bombes et des supers mecs à la GI Joe).

"Démineurs" évite donc les pièges (ok, celle-là était facile), le patriotisme triomphant et le manichéisme total, se permettant quelques réflexions et plans bien sentis, même si elles restent discrètes (un panneau à l'arrière des Humvee incitant la population à rester à plus de 100m du véhicule, au risque de se faire abattre sans sommation, alors que les enfants caillassent le véhicule sans broncher). Du côté des personnages, un beau travail de fond a été fait, tant au niveau des attitudes que des états d'âme de chacun (tous se sentent coupables de quelque chose, mais à différents niveaux) et l'interprétation suit, Jeremy Renner et Anthony MacKie en tête. Si l'un campe la tête brulée aussi bonne qu'imprévisible, et l'autre le soldat calme et formaliste, on n'assistera jamais aux prémices d'un buddy-movie latent, ni à la naissance de héros de guerre. L'aspect sacrifice est savamment abordé (familial, émotif, humain), et la moralité balayée sous le tapis. Pas question non plus d'étiquettes « bons »,  « méchants », « victimes », car "Démineurs" se voit comme un constat, large et complexe, comme parallèle à la réalité du terrain.

C'est peut être cet aspect pseudo-documentaliste qui pourra freiner la vision du film, car le film ne sous-tend aucune histoire en particulier, aucune trame de fond que la présence militaire américaine en Irak. D'où une impression de différents chapitres (5 ou 6) qui pourraient se positionner différemment dans la chronologie du film, sans pour autant que le message soit mal perçu. Les amateurs de jeux vidéo (FPS, jeux de guerre) y verront un chapitrage très « mission », les spectateurs pourront être rebutés par le manque de ligne directrice. Un choix de narration peu évident, mais qui se démarque indéniablement des autres productions, et sans pour autant manquer d'intérêt (un scénario linéaire aurait probablement eu moins d'impact). Les décors naturels renforcent formidablement l'immersion, tant le simple figurant semble pouvoir faire basculer chaque scène, et ce  d'un simple geste.

Davantage « drame » que « film d'action », Katheryn Bigelow tient peut-être l'un des premiers thrillers de guerre, surprenant et attachant, film où peuvent venir se greffer aussi bien les tragiques actualités que des références cinématographiques ("La Chute du Faucon Noir" ou "Platoon", pour les histoires d'équipe). Un film intelligent, clean de tout discours réducteur sur l'armée et sur l'engagement, et qui mérite toute l'attention.

* : le véritable titre du film, « The hurt locker » se traduirait littéralement par « Le bourbier », « L'impasse » ou « Le pétrin ».

Auteur :Julien Leconte
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