29 novembre 2020
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Demonlover : Sexe, mensonge et Internet

Olivier Assayas est un cinéaste ambitieux, ce qui est très mal vu en France. C'est donc tout naturellement que la critique se déchaîne sur son dernier opus, "Demonlover" (distribué par SND), un thriller futuriste. Déjà avec Les destinées sentimentales, certains lui avaient reproché d'avoir fait un film trop académique dans la grande tradition de la Qualité française, ce cinéma français des années 40-50 fustigé par la future Nouvelle vague. Pour "Demonlover", on lui reproche une trop grande modernité, des partis pris visuels pillés à droite et à gauche et surtout l'influence écrasante du dernier film de David Lynch… Mais "Demonlover" a été réalisé au moment où "Mulholland Drive" était projeté à Cannes, comment donc Assayas a-t-il pu subir l'influence d'un film qu'il n'avait pas encore vu ?

Mystère… et pourtant les critiques y croient dur comme fer, jurant que la structure scénaristique de "Demonlover" est identique à celle du film de Lynch avec cette cassure au ¾ du récit faisant basculer les protagonistes dans une autre histoire. Il est évident qu'il est plus facile d'user de raccourci, de simplifications grossières lorsqu'une œuvre nous échappe. A ce sujet, n'avez-vous jamais remarqué que lorsqu'un critique n'a rien compris au film, il prétend que le cinéaste se perd à l'intérieur même de son oeuvre, dépassé qu'il est le pauvre par une entreprise trop ambitieuse. Les critiques ont beaucoup d'humour sauf quand ils ont décidé de faire la peau à un cinéaste comme c'est le cas avec Assayas, Carax ou encore Jacques Audiard dont le dernier film, "Sur mes lèvres" fut accueilli l'an dernier avec une froideur inacceptable.

Ce préambule pour vous dire que "Demonlover" est un film difficile, certes, qui vous échappe mais ne vous quitte pas et vous hante encore longtemps après la projection. A l'instar de Hou Hsiao Hsien (dont Assayas fut le découvreur…il faudra d'ailleurs un jour rendre hommage au travail d'Assayas alors critique aux Cahiers du cinéma pour faire connaître et reconnaître le cinéma de asiatique en France…) comme HHH donc, Assayas réalise un film-objet fascinant, une œuvre hybride d'une beauté visuelle et sensorielle, déroutante et captivante.

Assayas aurait-il péché par excès d'ambition ? Oui, sûrement. Mais que c'est beau (et surtout rare dans ce morne paysage cinématographique français…) de voir un cinéaste qui ose, essaie, travaille sa pellicule comme un peintre le ferait avec la couleur. Assayas fait œuvre de cinéaste-plasticien, il donne une texture différente à ces images usant du 35 mm, du 16 gonflé en 35, du numérique. Il multiplie les plans courts (qui rappelle le filmage de Truffaut pour La peau douce…une attention portée aux objets pour décrire un univers matérialiste où les sentiments sont exclus ou n'ont que très peu de place…les critiques là aussi sont passés à côté…) ou utilise le plan-séquence…

Le discours d'Assayas serait vain nous dit-on… Mais pauvres imbéciles, Assayas n'est pas Wim Wenders, il est bien trop intelligent pour réaliser un film à message sur la violence des images d'aujourd'hui. "Demonlover" est un état des lieux des images qui nous entourent… Dans ce monde sans Dieu, ni valeur tout est permis. Et c'est bien de cela dont il s'agit et Assayas lui aussi va tout se permettre confrontant des animations violentes en 3D, des films pornographiques, des images de torture sur Internet, des séquences de mangas pornographiques…

Il décrit un monde totalement déshumanisé où des personnages (ou plutôt des spectres) motivés par le pouvoir et l'argent évoluent dans des lieux froids où les écrans d'ordinateur, de moniteurs vidéo, de télévision ou de portable ne cessent d'envahir l'espace. Il mélange les genres, nous plongeant d'emblée dans un thriller avec cette première séquence au cours de laquelle Diane (Connie Nielsen) empoisonne le bras droit (Dominique Raymond) du président d'une multinationale afin de prendre sa place et s'occuper personnellement des négociations avec le Japon.

Au cours du récit, Assayas reviendra au thriller en multipliant les rebondissements et révélations d'usages. Entre temps, il nous aura fait entrer en bon documentariste dans le monde impitoyable de cette multinationale qui est sur le point de racheter une société japonaise spécialisée dans le dessin animée porno. Documentaire, thriller, et surtout descente aux enfers pour le personnage principal, l'espionne industrielle Diane, qui se fera démasquer par des contre espions (Chloé Sevigny et Charles Berning) et devra perdre son identité pour garder la vie.

 "Demonlover" est peut-être et surtout le portrait de cette femme machiavélique qui contrôle tout et qui peu à peu passe du bourreau à la victime, de la spectatrice d'images violentes à la protagoniste de ces séquences de torture. Assayas se ferait donc un peu trop moralisateur avec ce final en forme de coup de théâtre qui semble suggérer que ces images si accessibles peuvent se retourner contre le spectateur. Facile ? Oui, peut-être, mais je suis sûr que tout le monde est d'accord avec cette hypothèse. 

Pur objet formel, Truffaut aurait placé "Demonlover" dans sa catégorie des « grands films malades ». Le 9ème film d'Assayas mettra du temps à être apprécier à sa juste valeur. Vrai film maudit, futur film culte, Demonlover mérite que vous osiez vous y aventurer…

Auteur :Christophe Roussel
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